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XXI ème siècle : Haïti peut-il exister ?
Christophe Wargny - Historien
17 Mars 2011
Introduction : le pays après le séisme

Haïti est avant tout victime de la tectonique de la misère. Cette dernière est responsable du grand nombre de morts lors du séisme de janvier 2010, comme elle l’est lors du passage des cyclones.
Depuis le séisme pas grand chose n’a bougé. ¼ des habitations ayant été détruites, le déblaiement est plus difficile que si tout avait été rasé. Aujourd’hui, seulement 15% des déblais ont été enlevés. Les gens embauchés par les ONG pour déblayer manquent de matériel, et les tas de déblais qu’ils constituent sont dispersés par les fortes pluies.
Port-au-Prince, ville sinistrée. Conçue pour 200 000 habitants, elle en compte 2 millions 1/2 , sans qu’il y ait davantage d’infrastructures. Les gens s’installent sur les hauteurs ou près de la côte sur des polders d’ordures.

Aperçu historique, économique, écologique, social

Histoire : Haïti, île caraïbe à l’origine peuplée d’Indiens. « Haïti » = île de grandes pentes, nom donné au pays après 1804. C’était sous l’Ancien Régime la Saint-Domingue française, colonie la plus riche du monde, conservée par la France alors qu’elle cédait aux Anglais le Canada ou la Louisiane. Colonie d’esclaves. Sa richesse : le café et le sucre issus des plantations. Sur 150 000 esclaves transférés vers les Amériques, 50 000 le furent vers Saint-Domingue. Le trafic triangulaire enrichissait les ports négriers et l’ensemble de l’Europe, produisant des capitaux qui devaient permettre la révolution industrielle du XIXème siècle.
1790 : Toussaint Louverture mène la révolution des esclaves, la 3
ème (après les Etats-Unis et la France) issue des idées du siècle des Lumières. Napoléon s’y oppose inutilement. Le pays prend sa liberté en 1804. Evènement inacceptable pour les pays occidentaux. Haïti est mise en quarantaine et accepte de payer six fois son budget annuel pour « indemniser les colons ». Pratiquement le pays ne peut pas exister.
De la première à la deuxième guerre mondiale, Haïti est colonisée par les Américains. Période d’embellie.

Mais au même moment l’occident accepte l’installation de la dictature des Duvalier, en rempart contre l’emprise de l’URSS.

Economie : Le pays n’a jamais développé de modèle économique, ni organisé l’accès de l’ensemble des habitants à la citoyenneté. La société post-coloniale, comme la société coloniale, pratique l’économie de plantations aux mains de mulâtres riches. Système refusé par les paysans en révolte pour arrondir leur lopin de terre.

Société : une dictature particulièrement féroce a fait de la violence une dimension normale de toute relation humaine. Le chemin pour s’en sortir est de parvenir soi-même à intégrer les rangs des violents.
Haïti, pays le plus inégalitaire des Amériques. Les services publics sont parmi les plus faibles. Haïti est le pays où l’Etat dépense le moins pour le peuple, son rôle étant réduit à celui de prédateur.

Ecologie : les « grandes pentes », autrefois boisées, ont été défrichées par les colons, puis par les habitants pour se faire du charbon de bois. Il ne reste que 1 1/2% des forêts. Les pluies violentes ont lessivé les terres arables, les ¾ du pays sont impropres à l’agriculture. Les cyclones peuvent entraîner des mini-tsunamis venant de la montagne.

Démographie : La plus forte densité de population des Amériques : 400 habitants au km2 comme en Hollande. Exode massif des paysans sans terres vers les villes. Après le séisme, un mouvement vers la campagne a bientôt été suivi du retour.
La dictature de Duvalier détestait les « cerveaux ». 80% des diplômés se sont exilés au Canada ou aux Etats-Unis.

Social et politique : pas de laïcité. Mélange du politique et du religieux. 620 Eglises différentes proposent espoir et philosophie. Présence de multiples sectes américaines, pour qui le séisme est une punition divine. Le remède est de se replier sur le groupe et de prier plutôt que d’agir. Une « théologie de la résignation » prend la place de la théologie de la libération.
Les élites sont connectées à l’Occident, mais contre leur peuple. L’espoir suscité par l’arrivée d’Aristide au pouvoir est vite retombé.
Les fonctions régaliennes (police, justice) sont assurées par l’ONU depuis 2004.

Comment sortir de cet état de désolation ?

Des atouts à exploiter :
- Ce pays peu alphabétisé compte des écrivains et des artistes exceptionnels. Richesse de création dont il n’a pas profité jusqu’ici. Actuellement se profile une intelligentsia culturelle qui a le sens du collectif.
- L’Amérique du Sud, continent de dictatures, évolue vers la démocratie et pourrait influencer Haïti.
- La presse est libre, on compte une multiplicité de radios communautaires.
- Richesse du monde associatif. Dans un pays où la démocratie représentative est faible, il faut faire fonctionner tous les contre-pouvoirs (syndicats, associations).
- Passer de la coopération de l’offre à la coopération de la demande : aux locaux d’évaluer et de présenter leurs besoins.
- Développer les technologies de la communication, qui ouvrent à la confrontation, et font naître une opinion publique.
- Nécessité d’une protection douanière de l’agriculture.
- Possibilité d’un tourisme original, intégré à la culture du pays.
- Le soleil, richesse du pays, comme source d’énergie.
- Multiplier barrages et systèmes d’irrigation.
- Importance de la diaspora , exilée aux Etats-Unis, au Canada, en République Dominicaine, dans les DOM-TOM français. Actuellement ils sont la principale source de financement de la survie du pays. Prêts à investir, si le pays changeait ses structures mentales.
- Pour commencer, tenir les promesses de dons faites sous le coup de l’émotion.
La refondation nécessaire après le séisme ne doit pas tourner au rafistolage et à la restauration de l’ordre ancien.