Université du temps libre "Kreiz Bro leon" - Compte-rendus des conférences

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La langue de la communication

« Langue de la communication » fait référence à d’autres expressions :
- Victor Klemperer (1881-1960) analyse la langue du Troisième Reich, qu’il traduit en latin
LTI, Lingua Tertii Imperii. Eric Hazan y fait écho en 2006 en publiant LQR (lingua quintae reipublicae) la propagande du quotidien.
- Jaime Semprun (1947-2010) publie en 2005
Défense et illustration de la novlangue française, rappelant la « novlangue » de l’univers totalitaire décrit dans 1984 de George Orwell.
L’expression « langue de la communication » évite la connotation hitlérienne, et fait passer la réflexion de l’univers romanesque à la réalité. Elle vient de Bernard Stiegler, philosophe contemporain, dans son ouvrage  
La télécratie contre la démocratie.

1 -Victor Klemperer et la langue du 3ème Reich

Philologue, spécialiste du XVIIIème siècle français. Juif, il est témoin de la montée du nazisme. Destitué de sa chaire en 1935, soumis à toutes les interdictions et les contraintes qui frappent les juifs, il aurait dû être déporté le 13 février 1945 et ne devra son salut qu’au bombardement de Dresde par les alliés ce même jour. Pendant les années du nazisme il étudie clandestinement la langue du régime : langue de contrôle et de conditionnement des individus.
Son analyse peut aujourd’hui s’appliquer, sur un autre plan, à la dimension aliénante du langage des instances médiatiques, culturelles, publicitaires, économiques, politiques.

La langue me parle autant que je la parle  (voir texte en annexe)

Klemperer souligne le pouvoir de la langue, qui me parle avant que je puisse la parler. Là se situe la porte ouverte à la propagande et à l’intoxication par les mots.
Exemples : « fanatique » et « aveuglément » deviennent sous le nazisme des mots à connotation positive. Les soldats morts au combat ont « suivi aveuglément le Führer ».
La LTI et la langue de la communication aliènent l’esprit qu’elles considèrent comme un champ de contrôle. Cf. la fameuse phrase de Patrick le Lay : le rôle de la télé est de « vendre à Coca Cola des temps de cerveau humain disponible ».

La LTI, langue de l’invocation, de la communication et du contrôle des masses
S’interroger sur la finalité d’une langue : celle de la poésie est la beauté, celle de la LTI est la soumission au Führer, celle de la langue de la communication est de pousser à la consommation.
Une langue pratiquée librement sert à l’homme dans sa totalité : sentiment et raison, individu et société. La LTI réduit l’individu à un élément de la masse : « Tu n’es rien, ton peuple est tout ». La langue de la communication asservit les individus en provoquant une addiction permanente. Fin de toute singularité, anesthésie de la personnalité.
Signe de cette emprise : dans la LTI, la métaphore technique appliquée à la personne. Tous sont « mis au pas », les hommes actifs sont des « moteurs ». Foule de mots mécanisants, sigles dé-personnalisants. A comparer avec l’abondance de métaphores technologiques dans notre langue : la mémoire devient 
disque dur, on est formaté, branché sur des réseaux, en phase ou déconnecté, on percute, on capte, on zappe, on pète un plomb ou un câble. On bugue.

La langue et le pouvoir de la croyance

Le nazisme se veut une religion, une foi irrémédiable en Hitler. « Je crois en lui ».Actuellement le besoin de sacré se mue en culte du capitalisme. Dans les deux cas la langue est un des meilleurs moyens de soumettre l’individu.

2 -Principes de l’idiome

La littérature comme critique du pouvoir de négativité de la langue

Dès le XIXème siècle des écrivains ont pressenti la naissance de la langue de la communication et tenté de la combattre.
Flaubert : dans Madame Bovary les stéréotypes de la langue romantique envahissent l’esprit d’Emma et la font vivre hors de la réalité. Les discours d’Homais sont contaminés par les stéréotypes des Lumières du XVIIIème siècle.
Dans Bouvard et Pécuchet : abêtissement profond du langage qui porte en lui les dangers de l’automatisme et de la dé-poétisation.
Autres écrivains critiques du langage de la modernité : Léon Bloy, Kafka, James Joyce.

L’idiome linguistique, instance de production symbolique

La langue, en tant qu’instance de production symbolique, est confrontée à d’autres idiomes : picturaux, musicaux, symboliques. On peut penser que ces derniers vont prendre le pas sur la domination traditionnelle de la langue et de l’écrit.

Guerre des idiomes, guerre des esprits

L’écriture et le livre ne tiendront plus une place centrale. La langue de la communication n’a plus rien de commun avec la langue littéraire, philosophique, artistique qui a été celle de l’occident.
D’ailleurs cette guerre des idiomes est ancienne, et constitue un des leviers de l’Histoire.
Exemples :Vème siècle av.JC : Socrate (la langue sert à penser, à se remettre en question) contre les sophistes (la langue sert à argumenter, convaincre et donc soumettre l’autre). Luther : choix de la langue allemande contre le latin, langue de l’autorité.

Guerre de l’idiome contre lui-même

Langue de la poésie contre langage standardisé. Combat symbolisé par une scène du film Pierrot le Fou : le héros traverse une salle où ne s’échangent que des messages publicitaires.
Ce qui dans la langue est élévation et poésie est toujours en péril. Méfaits de la téléphonie mobile : la conversation n’a plus de lieu de rencontre. Toujours joignable l’individu rendu dépendant n’a plus d’intimité, de temps de vie intérieure. SMS et textos : nouvelle écriture appauvrie. Internet et forums : flux constant de parole où tout est dit et son contraire.

3-L’idiome linguistique contemporain : la langue de la communication

Technicisation et informatisation : deux tendances

- terminologie pseudo-technique : mots modifiés par un préfixe ou un suffixe : danger dangerosité, profitprofitabilité, etc (employabilité, faisabilité, traçabilité…). Autre série : les suffixes verbaux : positiver, positionner, mécenner, optimiser…Ces mots du vocabulaire économique se propagent dans les autres champs lexicaux, et le jargon prolifère : sécurisation, flexibilisation, globalisation… ; capital santé, capital culturel…

- euphémisation généralisée : la société soi-disant libérale, hygiéniste et humanitaire masque ses carences derrière les mots : sourds ou aveuglesmal-entendants ou mal-voyants ; gens de couleur parce que « négritude » est trop négatif pour la langue de la communication.

L’euphémisme évite et contourne le sens des mots. Ainsi entrepreneur est préférable à chef d’entreprise trop hiérarchisé ou à patron trop vieillot.
Il peut aussi vider le mot de son sens, en faire un mot fantôme , tel
réforme dont le contenu est en fait « accélération de la modernisation libérale ». Cf. tous les mots de la langue de bois qui disent tout et n’importe quoi : solidarité, différence, communication, concertation, citoyen

- une autre tendance se dessine : la fabrication de mots imperméables à la contradiction : libre entreprise, frappes chirurgicales lors des guerres ; bébé- médicament.

Destruction de l’ancienne langue - profonde indigence de la syntaxe

Beaucoup sont dans l’impossibilité de formuler une phrase complexe.
Utilisation de « scies langagières » (il est vrai que, le problème il est là) qui font oublier qu’on a perdu les critères de vérité.
La phrase se disloque et on invente de nouveaux connecteurs logiques, tels le « sur comment » : « un bouquin qui pose dix questions sur comment améliorer l’école » (entendu à la radio).
Malgré l’incohérence logique, la langue de la communication s’impose partout, au détriment de la conversation ou du silence. On en arrive à une récitation mécanique de mots qu’on ne comprend pas et qu’on répète en chœur.