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Le Qatar, ce qu'il est, ce qu'il veut, ce qu'il pèse
Daniel Cléac'h, historien.

Le Qatar fascine, agace et inquiète tout à la fois. Ce tout petit pays capable d’investir partout abondamment fascine par sa richesse. Il agace par son arrogance de nouveau riche. Il inquiète par la contradiction entre l’image moderne qu’il se donne, et son soutien aux forces traditionnalistes, par exemple lors du printemps arabe.
Il représente une caricature du fonctionnement de notre monde : poids de l’argent, globalisation, émergence de nouveaux acteurs, grands états  comme le Brésil, l’Inde, la Chine, mais aussi petits états qui savent trouver leurs créneaux.

1 Le Qatar, qu’est-ce que c’est ?

1-1 Un pays du Golfe. Presqu’île rattachée à l’Arabie Saoudite à l’intérieur  du monde arabe.  Les pays qui entourent le Golfe ont un intérêt stratégique considérable (détroit d’Ormuz, proximité de l’Iran et de l’Irak…)
La région est traversée par des clivages importants :
Tandis que l’Arabie saoudite exploite le pétrole, le Qatar a choisi le gaz naturel liquéfié, dont il partage le gisement avec l’Iran.  Au clivage entre Arabes et Perses (Iran) s’ajoute l’opposition entre le sunnisme saoudien et le chiisme iranien. Tandis que dans le monde les sunnites sont largement majoritaires, dans la région du Golfe ce sont les chiites : iraniens, irakiens, auxquels s’ajoutent des minorités dans tous les pays du Golfe. Ainsi  le Bahreïn est dirigé par une minorité sunnite, mais le pays est majoritairement chiite. A quoi s’ajoute d’une part le pacte saoudien avec l’Occident, et en face l’axe chiite entre Iran, Syrie et Hezbollah au Liban.
La menace des missiles iraniens sur Israël comme sur les pays du Golfe et l’accord récentsur le nucléaire iranien réduit peuvent amener les  USA à se rapprocher de l’Iran contre ses anciens alliés.

1-2 Un pays dont la fortune vient essentiellement du gaz. Les revenus tirés de lLa production pétrolière couvrent  son budget intérieur. La richesse issue du gaz est en plus. Le transport est facilité par la liquéfaction qui réduit le volume, et tous les investissements , réalisés il y a plusieurs années, sont rentabilisés. Le gaz permet ainsi des rentrées d’argent fantastiques. Le pays vit sur une économie rentière qui enrichit la famille régnante (entre 3000 et 6000), laquelle investit à tour de bras. Chaque année des milliards  de dollars sont distribués  en primes diverses à la minorité d’habitants autochtones (150 à 200 000 nationaux sur une population de 2 000 000), qui ne paient par ailleurs ni impôts ni taxes. Traitement en décalage complet avec celui réservé aux travailleurs non  autochtones.
Le Qatar est le premier pays du monde en termes de PIB. Sa richesse permet d’une part l’achat d’armes pour une armée peu nombreuse certes, mais qui est intervenue p. ex. en Lybie  lors des révoltes arabes, d’autre part la modernisation du pays et une diplomatie active.

1 3 Un pays qui se modernise à grande vitesse. La « vision 2030 » envisage de susciter des rentrées d’argent aussi fortes par d’autres moyens  que par le pétrole. C’est l’enjeu de la coupe du monde de foot en 2022, avec ses 9 stades climatisés, son aéroport géant, ses infrastructures routières, son tramway, dont profitent les grands groupes français (Bouygues, Vinci, Veolia, Vivendi). La main-d’œuvre pour ces travaux vient d’ailleurs, qu’il s’agisse des cadres ou des travailleurs de base. Le statut de ces derniers  est proche d’un esclavage moderne, où chacun dépend de son recruteur dont le pouvoir va jusqu’à interdire la sortie du territoire (système du « parrainage », sponsoring ou Kefalat)..

L’écart est grand entre l’image de modernité qu’on veut donner et la persistance d’une mentalité traditionnelle. En politique : la monarchie absolue est « en voie de libéralisation ». La constitution prévoit des élections législatives en 2013, mais pour élire un parlement de 45 membres dont 30 sont élus, 15 sont dans la main de l’émir, avec voix consultative et non délibérative.  La vie sociale est dominée par la mentalité clanique des bédouins : ainsi l’émancipation de la femme, revendiquée par l’épouse de l’ex-émir, mère de l’actuel, déplaît à la majorité conservatrice. Dans le domaine religieux enfin, tout un symbole : la nouvelle mosquée porte le nom d’Abdel  Wahhab, fondateur du wahhabisme, branche la plus radicale du sunnisme.

File:Qatar carte.png




2 Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il pèse ?

2-1 Pas de réponse absolue à cette question.  En fait le Qatar a remarquablement profité de certaines circonstances :
- Le vide de puissance dans le monde Arabe,  après l’échec de la République Arabe Unie voulue autrefois par Nasser et l’éclatement actuel du monde arabe: Le Maghreb a peu d’influence et connaît des difficultés. La Lybie est en mauvais état, l’Egypte a perdu son rôle de moteur, la Syrie est en train de se détruire, l’Irak est au bord de l’éclatement, l’Arabie Saoudite est en proie à des problèmes de succession paralysants mais reprend actuellement la main. Le Qatar a réussi à devenir un acteur influent régional et mondial. Ainsi en Lybie il a joué un rôle important dans la chute de Khadafi, sortant de son rôle traditionnel de médiateur.
- Devenu membre non permanent du conseil de sécurité de l’ONU en 2005, il intervient à peu près partout, en particulier en France durant le quinquennat de Sarkozy partenariat économique, culturel, diplomatique)..
- Il est épargné par la crise financière de 2008, ce qui favorise ses possibilités d’intervention.
- Lors du printemps arabe il favorise la chute des dictateurs au profit des frères musulmans en qui il voit des acteurs modérés. Cf. Le grand rôle joué par la télé Al Jazeera, voix du Qatar.

2-2 Quelques orientations :

Le Qatar est conscient de sa vulnérabilité :

Géographique : devant importer 95% de son alimentation, il achète des terres agricoles, tente d’introduire des cultures artificielles.

Démographique : ne comptant qu’un petit nombre d’habitants, il soutient les Frères musulmans, un mouvement qui a un grand nombre d’adhérents, et se garantit un ou plusieurs pays protecteurs (Etats-Unis ou France).

Géopolitique : guidé par ce qu’on appelle le syndrome koweitien, celui des petits états qui ont peur de se faire manger par les gros, il recherche une protection extérieure (USA, France)

Dépourvu des sources habituelles de puissance, il opte pour le « soft power », le pouvoir en douceur, et cherche plutôt l’influence dans des niches choisies : sport, organisation de congrès, établissement de relations, pressions politiques, intervention dans le secteur culturel et médiatique (Al Jazeera), et nombreux investissements dans tous les domaines et dans de nombreux pays, par l’intermédiaire du Q I A (Qatar Investments Authority) .

2-3 De la médiation à l’action

Avec les révoltes arabes il devient un acteur majeur, contribuant à la chute des dictateurs (cf. Khadafi), soutenant les Frères Musulmans (Tunisie, Egypte), voire des groupes djihadistes en Syrie… et au Sahel (ex. au Mali).
Sa politique est de se rendre non seulement visible, mais aussi utile.

3 France-Qatar

3-1 Une relation privilégiée avec la France :
- ancienne : dès l’indépendance du Qatar en 1971.
- globale : véritable partenariat, nombreux investissements (immobiliers, entreprises du CAC 40), moins cependant qu’en Angleterre.
- continue : intense et visible sous Sarkozy, plus discrète et « normalisée » sous Hollande.

3-2 Cette relation suscite interrogations et critiques. Elles portent sur trois points essentiels :
- le soutien aux islamistes, à l’intérieur (cf. le fonds des banlieues) comme à l’extérieur.
- la mainmise sur l’économie ou sur le patrimoine national (mais nuancer l’idée que le Qatar achète la France, voire le monde).
- un certain « suivisme » de la diplomatie française, pouvant s’avérer contraire à nos valeurs et à nos intérêts.

3-3 Ces critiques doivent être mises en perspective

- le Qatar ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. Qu’en est-il par exemple de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis ?
- le Qatar n’est que le miroir, voire la caricature de l’état et du fonctionnement actuel de notre monde au plan économique (mondialisation, globalisation, financialisation…)  comme au plan géopolitique et géostratégique (émergence de nouveaux acteurs).
- La relation n’est pas à sens unique : la France y trouve des avantages (investissements, contrats et marchés, relais diplomatiques).

Conclusion : le Qatar trouve ses limites. C’est peut-être  le sens qu’il faut donner à la démission récente (juin 2013) de l’émir Hamad en faveur de son fils Tamin pour aborder une nouvelle phase dans le développement du Qatar, dans une région en pleine, et incertaine, mutation.