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Brest, ville en mutation permanente

Daniel Le Couëdic, Professeur en géoarchitecture

Les villes reconstruites sont souvent décriées par les nostalgiques des villes « d’avant ». Pourtant le passé de Brest n’était guère reluisant : Flaubert qui la visite en 1847 évoque par exemple « des maisons fort bêtes, un théâtre où l'on ne joue pas (et si l'on jouait !), des églises déplorables… ». La même impression ressort des témoignages de Pierre Loti et de Roparz Hemon.
Brest avait été construite au XVIIème siècle pour être la plus grande place forte du monde. Quand les Alliés ont voulu la reprendre aux Allemands en 1944 les fortifications créées par Vauban ont tenu face à l’armée de Patton.
Après les bombardements il ne restait plus qu’une ville fantôme (d 2). Sur la rive gauche, seulement 7 immeubles de l’intra muros ont pu être conservés. Le résultat de la reconstruction a été mal jugé par certains, comme Daniel Pennac qui parle de « notre petit Berlin-Est à nous ». Pourtant  Brest peut être considéré comme un véritable conservatoire de l’urbanisme.

Le maître d’œuvre : l’architecte Jean Baptiste Mathon (1893-1971) (d 4) : désigné architecte en chef dès 1943. Il a alors 50 ans, ancien combattant de la guerre 1914-1918, grand prix de Rome, professeur à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts et à l’Ecole spéciale des travaux publics. Il a réalisé de très beaux immeubles parisiens comme la salle Pleyel.
Il est de culture classique, mais aussi moderne tempéré. A l’esprit d’avant-garde du temps (Le Corbusier) il préfère le changement dans la continuité, estimant qu’aucune société ne peut changer brutalement de direction, et que la ville doit être le témoignage d’une évolution progressive.

Continuité de Vauban : celui-ci n’a pas pu faire la ville qu’il souhaitait, faute d’une surface plane : le plateau du Léon était creusé de profonds vallons. Après la destruction on comble les vallons avec les décombres, et on reconstruit selon un strict carroyage.

Continuité avec l’urbanisme d’entre-deux-guerres, guidé par le plan d’aménagement, d’embellissement et d’extension étudié depuis 1920. En se débarrassant des fortifications on installe le centre de Brest aux Glacis (place de le Liberté) : les bords de la Penfeld sont devenus inutilisables, transformés en canyon par les remblais, et la marine occupe tout ce quartier.

Continuité concernant le parcellaire : un remembrement se fait, mais en concertation avec les propriétaires qui pour la plupart peuvent reconstruire sur leur parcelle.

Le travail de Mathon est très réfléchi : son intention est de rendre justice à une ville au grand passé, mais sans architecture. Il élabore une composition géométrique autour de deux grands axes : la rue de Siam coupée à angle droit par un deuxième axe aujourd’hui interrompu par le bâtiment abritant la librairie Dialogues.
Il lui donne aussi les monuments qui manquaient à une grande ville : une église aux dimensions de cathédrale (Saint-Louis), une mairie digne de ce nom, dominant non une place fermée mais une esplanade (d 18).
Les parcelles étant disparates et les propriétaires jouissant d’une liberté relative, pour éviter la cacophonie Mathon place à certains endroits une architecture très ordonnée. Ex : Place de la Liberté.
Il fait place aussi à des architectes recrutés sur concours (Saint-Louis d 23). Eglise du Landais (d 34 ?), bâtiment du Comoedia : Brest possède, parmi un grand nombre d’édifices banals, une belle collection dispersée, avec aussi d’intéressantes irruptions de la modernité. Exemples : Le lycée Kerichen, conçu à l’époque comme un campus hors de la ville ; une des premières barres, dont la monotonie est rompue par des plots.

En 1948 se produit un changement d’époque : un  nouveau ministre est favorable à la modernité, et cette tendance se conjugue avec la crise du logement. Apparition des premières tours à Quéliverzan (d 45), voulues par Jean Dalloz, directeur de la Construction radicalement moderne. Seules quatre tours sont réalisées, les HLM s’opposant à leur construction : ce genre de bâtiment rendrait fou !

Les grands ensembles arrivent dans les années 50. Le principal architecte est Henri Auffret, ami de Georges Lombard, premier adjoint depuis 1953, élu maire en 1957.
Il est inquiet pour l’avenir de la ville, dont le ministre des armées lui avait dit avoir regretté la reconstruction. Conscient de la diminution des effectifs de la Marine, principal moteur de l’économie brestoise, il conçoit un grand destin pour la ville : devenir la capitale de la Bretagne occidentale, et rêve de 400 000 habitants.
Dans cette perspective il favorise la création à Brest d’un collège scientifique universitaire, puis d’un collège de Lettres.
Alors qu’en principe les ZUP n’étaient pas destinées aux villes reconstruites, il obtient qu’une soit néanmoins créée à Brest en 1958, pratiquant un urbanisme de séduction destiné à ramener à Brest les gens qui auraient tendance à s’installer dans les campagnes environnantes. La ZUP de Brest offre un meilleur standing qu’ailleurs ( d 58): emplacement favorable, aux portes de la ville, avec vue sur la campagne ; équipements sportifs ; bibliothèque ; deux églises ; 50% de logements sociaux doivent favoriser la mixité sociale. Une part est faite aux maisons individuelles et aux immeubles de bureaux.
La construction y est de qualité. La faculté des sciences, puis toute l’université seront en outre attenantes.
Au début des années  60, sous l’impulsion du CELIB, la Bretagne se lance dans le progrès. Des projets douteux naissent pour Brest, abandonnés en 75. Exemple : un complexe super-industrialo-portuaire de Ouessant au Conquet (d 73).

En 1974, pour parer à la diminution du nombre d’habitants, Georges Lombard  convainc les communes voisines de créer une communauté urbaine.

En 1978 une enquête fait apparaître le désamour des Brestois pour leur ville. C’est la fin des 30 glorieuses, et le désenchantement est général. La gauche arrive en mairie, lance un concours « Un cœur pour la ville ». Réélue en 1983 la communauté urbaine repassée à droite, à l’image de la ville de Barcelone victime d’un désamour après le franquisme, lutte contre le « déficit symbolique » en faisant intervenir des artistes comme moteurs de la reprise de confiance.  Projets de grands travaux place de la Liberté, rue de Siam, place de la Porte.

Plus tard interviendra Paul  Bloas avec ses monumentales peintures éphémères, souvenirs de l’ancienne ville.

Lorsque la gauche revient en 1989 on enterre quelques projets.
L’opération Université 2000 suscite la création de la nouvelle fac des Lettres.
Lorsque des travaux place de la Liberté mettent à jour un morceau des anciennes fortifications, cette redécouverte est le signe de la réconciliation des deux époques de la ville. Désormais on protège le patrimoine d’avant-guerre : la gare, l’hôpital Morvan, l’Ecole navale, le château de Kerstears, l’art déco dans les faubourgs.
Une ligne bleue a même été tracée à l’initiative de Gwennaël Magadur sur le parcours des anciennes fortifications.

Dernières étapes : le tram, l’aménagement du plateau des Capucins avec le projet de téléphérique.