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Tristan Corbière, ou la subversion poètique
Olivier Macaux, Docteur ès lettres

Subversion poétique : paradoxe du poète qui se moque de la poésie.
Tristan Corbière a été révélé par Verlaine, qui le place en tête des poètes maudits. Il est de la même veine que  Jules Laforgue, Lautréamont, Charles Cros, tous rebelles, parias, déclassés, tous héritiers de Baudelaire dont les Fleurs du mal ouvrent l’ère moderne de la poésie.
Leur poésie est fragmentée, contradictoire, proche du quotidien, à l’opposé de la solennité classique du Parnasse. A coups d’ironie et de sarcasmes ils nettoient les dernières traces du romantisme. Leur lyrisme s’accompagne toujours d’autocritique, sur un ton à la fois discordant et émouvant.

1 -Tristan Corbière, poète excentrique et tourmenté

Réception de l’œuvre
Tristan Corbière publie son recueil « Les Amours jaunes » à compte d’auteur en 1873. Sur 400 exemplaires 4 seulement sont vendus.
Il sera reconnu 10 ans plus tard, parallèlement à Lautréamont : tous deux proposent une nouvelle forme poétique, éruptive, à la fois humour noir et vision tragique du monde.
En 1883 Verlaine le sort de l’anonymat par un article dans la revue Lutèce, qui sera suivi de deux autres articles sur Rimbaud et Mallarmé. Les trois paraissent en 1884 sous le titre «Les poètes maudits ». En 1888 s’y ajoutent  Marcelline Desbordes Valmore et Villiers de l’Isle-Adam.
L’influence de Tristan Corbière se fera sentir ensuite sur des auteurs comme Jules Laforgue, Huysmans dont le personnage Des Esseintes  du roman A rebours est féru de Tristan Corbière, Léon Bloy qui évoque son style « rocailleux, sec, décharné à plaisir, avec des vers nomades », Apollinaire, André Breton, Paul Fort, Max Jacob. Tristan Tzara, Queneau.
On entre résolument dans la poésie moderne, opposée à la littérature institutionnelle, marquée par l’oralité, l’introduction de l’argot, du collage, la reprise ironique de clichés romantiques. Poésie qui refuse de se couper de la réalité vécue, qui renverse l’image du poète et celle de la femme aimée.

Corbière père et fils

Edouard-Joachim Corbière naît le 18 juillet 1845 à Ploujean, et reçoit le prénom de son père. Il prendra le surnom de Tristan à 20 ans, sans doute en référence au Tristan de la légende, amoureux d’une femme inaccessible, à cette différence près que dans la vie de Corbière Marcelle est l’anti-Iseut par excellence. Après une enfance heureuse il fait ses études au lycée de Saint-Brieuc, puis au lycée de Nantes, où il est un élève médiocre, sauf en français et en latin. Sa santé est mauvaise : rhumatismes articulaires et sans doute tuberculose.
De 1863 à 1868 il séjourne à Roscoff dans la maison de vacances de son père. Là naît la légende du poète excentrique, farceur, auteur de canulars. Par exemple, pour protester contre un arrêté municipal imposant de tenir les chiens en laisse, il se promène avec son chien au bout d’une corde de 30 mètres de long. En 1869 à Morlaix, déguisé en évêque il bénit la foule. En 1871 il rencontre l’actrice Herminie, maîtresse du comte Rodolphe de Battine, c’est le coup de foudre. Il se lie au couple, les promène en mer. Puis le couple s’en va pour Paris. Désespoir de Tristan et écriture d’une partie des Amours jaunes.
En 1874 il séjourne dans la Sarthe chez le Comte de Battine, à Aiguebelles. Il passe l’été à Roscoff avec le comte et Marcelle.
Au mois de décembre ses maux l’obligent à entrer à l’hôpital Dubois de Vincennes. Il  écrit à sa famille : "Je suis à Dubois... du bois dont on fait les cercueils". Ramené à Morlaix il y meurt en mars 1875.
Son père Edouard est une célébrité locale. Marin de profession, il fonde la compagnie des vapeurs du Havre.  Installé définitivement en 1844 à Morlaix, il y fait figure de notable et de lettré. Sa réputation lui vient de ses romans maritimes, en particulier Le Négrier en 1832.
Tristan admire son père, mais a une relation difficile avec cet homme qu’il rêve d’imiter. Son malaise existentiel se retrouve partout dans sa  poésie, tourmentée à l’image de son corps. Comme lui ses vers sont boiteux. Il est lucide sur lui-même et sur son œuvre : comment écrire un poème d’amour quand on ne sait pas aimer ?

Le recueil des Amours jaunes

Le recueil se compose de 7 parties : "Ça" (3 poèmes), "Les Amours jaunes" (24 poèmes), "Sérénade des sérénades" (14 poèmes), "Raccrocs" (21 poèmes), "Armor" (7 poèmes), "Gens de mer" (17 poèmes), et "Rondels pour après" (6 poèmes).

 2 - Poète en révolte

Attaque violente, existentielle et esthétique, de la littérature

Il n’est pas évident d’entrer dans cet univers qui fourmille de références à la littérature antérieure : bric-à-brac de citations parodiées. Moyennant cet acquis de base la lecture des poèmes procure un vrai bonheur. Corbière « met son cœur à nu » comme Baudelaire, lui-même héritier du romantisme, dont on retrouve les thèmes chez Corbière : thèmes de la mort, du monde matérialiste, de l’impossibilité de  vivre, de la femme.
Mais Corbière casse l’idéal en revenant à la réalité triviale.
Citation de Bohême de chic :

(Je) me plante sans gêne

Dans le plat du hasard,

Comme un couteau sans gaine

Dans un plat d’épinard.

Dans le poème « Ca ? » il critique l’art d’écrire : L'Art ne me connaît pas. Je ne connais pas l'Art.
En fait c’est un vrai poète, en ce sens qu’il fait entendre une langue qu’on n’a pas encore entendue, transgression perpétuelle de la langue académique. Il se présente comme le « poète contumace », poète en procès avec lui-même, délibérément absent du monde, vivant entre la vie et la mort.

Déception de l’amour

Marcelle est la femme aimée mais qui n’aime que peu en retour. Face au poète mal aimé et mal aimant elle apparaît à la fois comme une sotte et comme la bête féroce. Corbière lui donne la parole dans Femme pour exprimer une sorte de jouissance sadique où l’homme devient objet, une guerre des orgueils, une totale incompatibilité.
Autre ton : l’humour vengeur dans le « sonnet à Sir Bob », le chien de race de l’actrice :

— Ô Bob! nous changerons, à la métempsycose :
Prends mon sonnet, moi ta sonnette à faveur rose ;
Toi ma peau, moi ton poil — avec puces ou non...

 Le cycle breton (5ème partie du recueil : Armor)

Corbière y manifeste un amour véritable de sa région et du peuple breton, avec toujours une nuance d’ironie, mais aussi une sorte de religiosité imprégnée de la mystique de l’âme bretonne.
Poèmes cités : Cris d’aveugle, longue plainte entrecoupée de citations bibliques ; Lettre du Mexique, paroles émouvantes du vieux pêcheur aux parents du petit mousse mort là-bas de la fièvre ; Le mousse, tout le malheur de l’orphelin et de sa mère dans un bref sonnet.