Université du temps libre "Kreiz Bro leon" - compte rendu de conférence

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Les filles de Camaret
Marcel Burel , professeur de lettres classiques ER
Illustrations
La famille Tailhade - L'Hôtel de france - La chapelle Rocamadour - Le quai Toudouze - Le fort Vauban

    La chanson paillarde, qui a irrité les Camaretois mais contribué à faire connaître la ville, a été écrite il y a un siècle. Auteur de ces couplets de salle de garde, Laurent Tailhade.
    Né à Tarbes en 1854, il s'oriente vers le journalisme après des études brillantes. (A cette époque on comptait 100 journaux quotidiens). Il est déjà catalogié polémiste et provocateur dans ses articles et pour se protéger, devient un habitué des salles d'armes, ce qui lui permettra de sortir vainqueur de nombreux duels.
Il se marie en 1901 avec Louise Eugénie Pochon (dite Ninette) dont il se séparera en Octobre de la même année. Après avoir tenté de tuer son rival, il somme sa femme de rentrer au bercail.
    En Septembre, après avoir écrit dans « Le Libertaire », journal anarchiste, un article contre le tsar Nicolas II en visite à Paris, il est traîné en justice pour incitation au meurtre. De nombreux écrivains prennent position en sa faveur, Zola, St Pol Roux, André Antoine (homme de théatre). Il est condamné à 1000 F d'amende et un an d'emprisonnement. Incarcéré en Octobre, il est libéré en Mai 1902 sur pression de ses défenseurs.
Rejeté par tous les journaux, sans revenus, il arrive au Faou en Août 1902. Il visite le pays et fréquente régulièrement son ami Antoine en résidence à Camaret. et en profite pour visiter à pieds, en long et en large, la presqu'île de Crozon. Intéressé par la foi des bretons il fréquente beaucoup les pardons.
    En Août 1903 il vient en vacances à Camaret,déjà fréquenté par de nombreux artistes, hommes de théâtre et écrivains parisiens. Avec le peintre catalan Evelio Torrent et son épouse il forme un ménage à trois. Il se décrit dans un autoportrait comme « borgne, opiomane, bisexuel et anticlérical ». Il écrit beaucoup contre les touristes.
    1903 et 1904 sont, d'autre part, des années difficiles pour la Bretagne, la sardine à disparu, les usines sont fermées et les grèves se multiplient. La misère des bretons contraste avec l'opulence des touristes entraînant des tensions entre les deux populations. André Antoine a donné plusieurs représentations dans son théâtre parisien en faveur des familles de pêcheurs de Camaret. Malheureusement ayant confié à Toudouze le soin de remettre cet argent à qui de droit, il s'est vu priver du titre de bienfaiteur au bénéfice de celui-ci, le sillon s'appelant « Quai Toudouze » et non « Quai Antoine ».
    Dans la rubrique du « courrier des lecteurs » de la Dépêche (Le télégramme d'alors) une lettre d'Armand dénonçant l'attitude des locaux à l'encontre des touristes et mettant en cause l'hospitalité des bretons va mettre le feu au poudre. Laurent Tailhade semble avoir changé d'avis sur cette partie de la Bretagne puisque dans les articles qu'il envoie à «L'Action» il fait une description peu flatteuse des bretons, soumis au clergé, rongés par l'alcoolisme « figure recuite par l'alcool » et  n'hésite pas à écrire que «La tour Vauban est un cube de pierres assez hideux», que «la chapelle Rocamadour se distingue par l'absence totale de caractère et de beauté» et que «le recteur (curé) Le Bras mendie à domicile et quête en personne chez tous les baigneurs, accompagné d'une cinquantaine d'ivrognes qui stationnent devant les hôtels suspectés d'abriter des Parisiens».Les Camarétois ne lisent pas «L'Action» mais «La Dépêche», prenant fait et cause pour les bretons, publie l'ensemble des articles diffamatoires de Laurent Tailhade
    C'est en 1903 qu'a lieu l'incident le plus grave. A l'occasion de la procession du 15 Août sur le sillon, le cortège passe devant l'hôtel de France, résidence de Tailhade. Ce dernier avait placé un pot de chambre sur la fenêtre de sa chambre, juste avant le passage de la procession. Choqués par cette provocation anticléricale et encore plus par les ses articles, plus de 1.800 Camarétois manifestent le 28 août devant l'hôtel de France en criant notamment: «A mort Tailhade», «A l'eau l'anarchiste». Son ami Torrent n'arrange pas les choses en ouvrant sa fenêtre et faisant plus ou moins semblant de nettoyer son fusil de chasse. Laurent Tailhade, qui craint pour sa vie et celle de sa femme Ninette, qui avait d'ailleurs fait l'objet d'une chanson particulièrement moqueuse, sur l'air d'une chanson très connue « Viens poupoule » demande alors au procureur de la République de Châteaulin de le protéger. Vers 3h du matin, des gendarmes à cheval arrivent à Camaret et permettent, le lendemain matin, à Laurent Tailhade de quitter la ville sous les huées et de se rendre à Morgat.
    Le 15 septembre, l'écrivain se rend au Fret pour prendre le bateau allant à Brest où il doit assister à une conférence organisée par un journal anarchiste. Il est reconnu par des marins camarétois qui menacent de le jeter à l'eau. Il est obligé de rentrer précipitamment à Morgat. Il porte alors plainte contre les marins du Fret et contre les manifestants du 28 août pour menaces de mort. Il se fâche avec Toudouze qu'il retrouve à l'anniversaire de la mort de Zola, l'accusant de ne pas voir pris position en sa faveur et d'avoir participé à la rédaction de la chanson contre sa femme.
    En janvier 1904, cette affaire est jugée aux assises de Quimper. L'écrivain parisien est acquitté et le recteur s'en sort avec des remontrances, le procureur ayant tenu compte des tensions entre l'église et et l'Etat à cause des lois Descombes.
    Suite au procès il écrit dans « L'assiette au beurre », le Canard enchaîné de l'époque un article intitulé « le peuple noir » en référence au pouvoir du clergé breton.
Mais Laurent Tailhade, qui n'a jamais oublié la chanson vengeresse écrite contre son épouse et son départ précipité de Camaret, sous la protection des gendarmes, se serait vengé en écrivant «Les filles de Camaret» quelques mois ou quelques années après les assises de Quimper.
    C'est grâce à la cour d'assises de Quimper que l'on en sait plus sur l'origine probable de cette chanson paillarde qui, malgré tout, a contribué à la notoriété de Camaret. Quant à Laurent Tailhade, écrivain de grand talent, il a disparu dans les ténèbres de la littérature.