Université du temps libre "Kreiz Bro leon" - compte rendu de conférence

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La grève des sardinières à Douarnenez en 1924

Anne-Denes Martin, professeur et écrivain

Chanteuses : Marie Aline Lagadic et Klervi Rivière

Les ouvrières des conserveries ont suscité peu d’intérêt littéraire. Elles n’avaient pas d’enjeu politique. Elles étaient pourtant 10 000 sur le littoral breton en 1924, 2000 à Douarnenez.
Chant : Saluez, riches heureux
La grève, dont elles ont eu l’initiative (ce sont les marins qui ont pris le mouvement en marche), a été suivie par presque 2000 ouvrières. Il fallait donc entendre les témoignages des anciennes, celles qui avaient fait la grande grève.
Chant martelé au rythme des sabots : Pemp real a vo, Pemp real a vo, Pemp réal (On aura 25 sous, mot d’ordre des grévistes).

En 1924 Douarnenez compte 22 conserveries, une filature, une fabrique de boîte de conserves et une biscuiterie. La majorité des femmes sont dans les conserveries. 
Elles représentent les ¾ du personnel, l’autre quart étant des manœuvres pour l’entretien et le  transport des marchandises.
Compter d’autre part 5600 inscrits maritimes. Toute la ville vit de la pêche et de la conserve. Les ouvrières viennent aussi des communes limitrophes, Tréboul, Pouldavid et Ploaré, qui s’uniront dans le Grand Douarnenez en 1945.

 A l’intérieur du milieu maritime, plusieurs niveaux de condition sociale : les femmes de patrons-pêcheurs ne vont pas à l’usine. Leurs filles accèdent plus facilement aux métiers mieux payés, plus propres (filature, biscuiterie). Parmi les patrons pêcheurs distinguer les maquereautiers, les thoniers, les langoustiers qui font la pêche au loin.
Les filles sont apprenties à 12-13 ans. Pas besoin du certificat d’études mais coiffe exigée (penn- sardin, tête de sardine). Il arrive qu’on les embauche dès 10 ans. En cas de contrôle on les cache dans le trou à sel. Elles travaillent jusqu’au mariage, puis il se peut qu’elles arrêtent, et reprennent souvent après le veuvage. Tous les âges sont donc représentés.

 Projection d’un documentaire avec Roger Gicquel

Les évènements

La grève part le 21 novembre de l’usine Carnaud, où des sertisseuses femmes ont succédé aux soudeurs hommes à l’arrivée des machines. Elles sont moins payées que les hommes. La grève se répand à toutes les usines dans le grand port sardinier. Tout le personnel est en grève, sauf les contremaîtresses et les commises, payées au mois, qui tiennent à leur salaire mais se retrouvent de fait en chômage technique.
Motif de la grève, exprimé par une « ancienne » : « La grève, c’était le besoin ». Elles ne pensaient pas que ce serait si long.
Au départ la grève est non politique, mais il règne un climat de tension :
 Electorale d’abord : le maire communiste Sébastien Velly élu en 1921, suspendu par le préfet en 1923 pour avoir voulu donner à une rue le nom de Louise Michel. Son décès brutal entraîne l’élection d’un autre communiste, Daniel Le Flanchec, dont l’élection est contestée car il n’habite pas à Douarnenez.

A cela s’ajoute  un malaise social, dû à une pratique généralisée de la ségrégation :
- La plus belle plage réservée aux Dames : interdit de s’y baigner sans un costume de bain complet. Or les enfants du pays se baignent les garçons en slip, les filles en blouse fermée par une épingle.
- A l’école libre, une classe réservée aux enfants des usiniers et des notables, une autre pour ceux des ouvriers. Cours de récréation séparées.
- Au catéchisme, pas de mélange non plus.

Malaise social et pauvreté vont de pair.
Salaire des femmes 0,80 F de l’heure, salaire des manœuvres 1,30. Le beurre est à 15 F le kilo et le café à 17 F. On achète beaucoup à crédit. La saison creuse (hiver) est dure. Il suffit d’un rien pour faire tomber dans la misère.
Il faut 13 à 14 heures pour gagner correctement sa journée. Peu de sommeil. Au travail elles chantent pour se tenir éveillées.

Chant en breton : pinard

La vie des sardinières est dure mais pas triste :
Elles inventent leurs propres valeurs : être une grande ouvrière nécessite dextérité, courage, qualités valorisantes dans un milieu qui condamne la mollesse, la paresse, l’indécision. Valorisantes aussi  les qualités de grande chanteuse. 90 à 100 femmes chantant à l’unisson fenêtres ouvertes attiraient même les touristes l’été.

 Dès le début la révolte reçoit l’aide de syndicalistes venus de Paris.
- Le juge de paix convoque les deux parties pour trouver un compromis : les patrons usiniers refusent de s’y rendre.
- 2 décembre : échauffourée entre convoyeurs de boîtes de conserve et grévistes emmenés par le maire. Le gouvernement suspend le maire, mais accorde un secours aux familles des grévistes.
Les journaux s’emparent de l’affaire, incidents au parlement, la grève prend un tour politique.
Les grévistes acceptent l’arbitrage du ministre du travail.
- Le 15 décembre échec des négociations : les patrons proposent 1,50 de l’heure pour les manœuvres, refusent de dépasser 0,90 pour les femmes.
Première concession patronale: Madame Quéro, propriétaire d’une petite usine, signe un contrat répondant à l’essentiel des revendications de son personnel
Par contre les autres  usiniers décident de faire appel à des briseurs de grève dont le fameux Raynier.
- Celui-ci entre en action le 1er janvier en fin d’après-midi, au café l’Aurore, où il tire en visant Flanchec. Celui-ci est atteint au cou, trois autres sont blessés. Réaction des grévistes qui croient que le maire est mort : Saccage à l’hôtel de France où Raynier s’est réfugié.

Le 2 janvier les ouvrières de la filature, dont les conditions de travail sont bien meilleures, acceptent les conditions patronales. Les sardinières poursuivent leur mouvement.
Le 5 janvier pourparlers interrompus. Toute la population se soulève et manifeste en répétant le mot d’ordre « Pemp real a vo ».
Le 6 janvier, signature du contrat : une perquisition au siège de l’Union des Syndicats réformistes à Paris a démasqué les agissements des patrons. D’où compromis : les patrons ne seront pas inquiétés, mais signent le contrat qui met fin à la grève : aucun renvoi pour cause de grève, salaire horaire de 1F pour les ouvrières, 1,50 pour les manœuvres, majoration de 50% au-delà de 10 heures, majoration de 50ù en plus pour les heures de nuit à partir de minuit.

Comment expliquer la détermination des sardinières ?
- Elles ont un rôle dominant dans la vie sociale, présentes quand le mari est en mer, aptes à prendre des initiatives et régler les problèmes administratifs en français.
- La solidarité est très forte entre sardinières et marins-pêcheurs.
- La grève de 1905 a beaucoup compté : les anciennes grévistes sont les plus acharnées. Endurcies par une longue vie de travail elles ne peuvent pas admettre que cette grève échoue.

Les ouvrières sont sorties de la lutte grandies à la fois dans les usines et dans la ville où leur autorité s’est renforcée. Une femme, Joséphine Pencalet a été élue au conseil municipal en 1925. Election hélas invalidée, elle était inéligible, n’ayant pas le droit de vote.