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Brest en chansons
Frédéric Mallégol professeur d’Histoire-Géo

Conférence de Frédéric Mallégol professeur d’Histoire-Géo – 15 juin 2017

Histoire de la Bretagne à travers la chanson populaire

Le thème :Les étapes majeures de l’Histoire de la Bretagne perçues à travers les chansons populaires du début du XXe siècle à nos jours.

La démarche :La chanson comme témoin d’une mentalité, d’une culture. Derrière ces paroles l’historien fait apparaître la réalité des faits.

I -  Jusqu'aux années 1970 : Une Bretagne folkloriste subissant les événements extérieurs.

A)     Au début du XXe siècle : une région aux fortes traditions en voie d'assimilation
Sous une troisième République fière de ses valeurs la Bretagne apparaît comme une province à conquérir, voire à coloniser. En réponse à ce jacobinisme Théodore Botrel lance une vague folkloriste, teintée de royalisme et fortement catholique.
Paroles de la Paimpolaise ( 1905) : La Bretagne, terre ingrate : genêts et landes . Les paysans se font pêcheurs à la saison morte. C’est une époque de déshérence économique et d’exode rural. L’église et le grand pardon témoignent d’une vie imprégnée de religion et rythmée par les sacrements.
Noter que la mode folkloriste est présente aussi dans d’autres régions (Le p’tit Quinquin, Les maçons de la Creuse).

Le Bro goz ma zadou (François Jaffrennou dit Tadir‎, 1898), expression d’un sentiment national plus fort que le folklore, fait vivre la langue bretonne alors qu’elle est partout fortement combattue. « La mer comme un mur tout autour» est une protection, mais aussi un lien avec l’ensemble des pays celtes autour de la Manche.
Pendant ce temps les Français ont des Bretons une vision caricaturale : Les filles de Camaret, Ils ont des chapeaux ronds campent un peuple immoral et bigot. Au temps  des chansons coloniales on les voit comme des sauvages, ces ploucs à civiliser.
Ainsi apparaît la Bretagne au début du XXème siècle : une terre immuable, rurale, catholique, où pêcheurs et paysans subissent le joug des prêtres.
De timides mutations se font jour cependant : débuts d’industrialisation  avec l’arsenal de Brest , où l’ouvrier du port s’en va « Avec sa gamelle » et lit l’Humanité. On se détache du cléricalisme, à l’image des Filles des Forges qui refusent d’embrasser le curé.

B) De 1914 à 1945 : la Bretagne intégrée par le choc des guerres et des crises nationales et internationales.

- 1914-1915 : une région intégrée par le sang et les larmes : 600 000 soldats bretons mobilisés, dont 120 000 seront tués. Théodore Botrel change de registre et compose des hymnes patriotiques où les Bretons participent à l’effort de guerre. « Ah ! J’l’attends, j’l’attends le jour de gloire et de Victoire… pour ma patrie que j’aime tant ! » (chanson : En revenant de guerre). Et aussi, sur l’air de Ma Tonkinoise : « Ma p’tite mimi ma mitrailleuse ».Les femmes vont aux champs, les veuves pleurent.
Aux commémorations patriotiques des années 1920 on chantera la Marseillaise.
- Années 1920-1930 : une région sous silence. Aucune trace de la Bretagne dans la chanson. Les deux chanteuses stars Fréhel et Berthe Silva, bretonnes d’origine, oublient cette origine dans leurs chansons à succès, bel exemple de jacobinisme culturel. Au fameux Lycée Papillon le couplet sur la géographie fait un tour de France sans la Bretagne.
On oublie les soucis « Quand on s’promène au bord de l’eau » (Jean Gabin) et on chante le consensus avec Maurice Chevalier (Ca fait d’excellents Français). En Bretagne on danse la « gavotte musette » au son de l’instrument typiquement français, l’accordéon.

- Une région victime de la seconde guerre mondiale comme les autres.
Barbara de Jacques Prévert : Brest a le visage de toutes les villes bombardées. La région devient le témoin du drame de toutes les villes martyres du monde.

C)     1945-1970 : une région périphérique en apparence décalée.

- Une région marginalisée : Pendant les Trente Glorieuses les Bretons jouissent comme les autres de la société de consommation. En même temps la Bretagne reste engoncée dans ses traditions : Hugues Auffray dans Santiano reprend la tradition du Breton aventurier ; Saint Malo est la seule ville française reconstruite à l’identique ; dans Nantes Barbara donne de la ville une vision blafarde, avec une rue imaginaire de la Grange aux loups, lieu de refuge pour vagabonds. C’est aussi l’époque où la Bretagne se dépeuple.

- Une atmosphère nostalgique. Regret de l’avant-guerre à Brest avec Fanny de Lanninon ;  Regrets du temps de la pêche hauturière avec François Budet : Loguivy de la mer.
Mais c’est aussi le début d’une révolution silencieuse, lent mouvement de mutation économique, avec la JAC, le CELIB, Alexis Gourvennec, Edouard Leclerc. Mouvement favorisé par une France décentralisatrice.

II - Depuis les années 1970 : le renouveau de la Bretagne

A)     La renaissance culturelle
- La renaissance musicale : Au début les clichés perdurent : Chantal Goya campe Bécassine en bretonne naïve et arriérée, Soldat Louis dans Du Rhum, des femmes  (1988) donne l’image d’un Breton ripailleur. En 1998, année de la coupe du monde de foot et de la France « black, blanc, beur », Manau avec La tribu de Dana renvoie à l’antiquité celtique. Mais en même temps la culture bretonne  revit par la musique, la danse, la langue : Alan Stivell et la harpe celtique reprise avec orchestration moderne, Dan ar Braz et L’héritage des Celtes, renouveau des festivals : Cornouaille, interceltique de Lorient ; Pop plinn, air traditionnel d'une danse bretonne transformé en musique pop par Alan Stivell ; Succès du rock celtique, du folk song (Tri martolod) .

- Le renouveau politique : Dans La blanche hermine   de Gilles Servat  (1972) on perçoit la revendication régionaliste et l’appel à la lutte armée (époque des attentats du FLB) : Où allez-vous camarades avec vos fusils chargés ? On quitte le vocabulaire conservateur catho : camarades, ouvriers,  paysans. C’est bientôt  le temps de la bascule à gauche, de la vague rose.

B)     Le renouveau économique

- A partir de 1975 la France devient attractive pour l’industrie : arsenaux, construction navale. Le France, chanté par Michel Sardou en 1975, était un fleuron des ateliers de Saint Nazaire : « Saint Nazaire, pays breton où je suis né ».
Lannion est un pôle innovant dans l’industrie des télécommunications.

- Essor du tourisme : actuellement plus de 10 millions de touristes l’an. La chanson s’est emparée du thème : Rock collection de Laurent Voulzy : « On a tous dans l'cœur des vacances à Saint Malo et des parents en maillot qui dansent sur Luis Mariano au camping des flots bleus » ; Eric Charden, « L’été sera chaud, d’la côte d’Azur à Saint Malo » ; Etienne Daho, dans Tombé pour la France, évoque Sable d’or les pins, station balnéaire des Côtes d’Armor. La Bretagne se trouve fondue et banalisée dans un ensemble de clichés balnéaires.

- Essor de la plaisance : « c’est la mer qui prend l’homme » (Renaud, Dès que le vent soufflera on repartira, 1983). Les ports bretons reçoivent plus du ¼ de la flotte de plaisance française. Les plus grands navigateurs y ont leur port d’attache.
La chanson porte sur l’essor économique de la Bretagne un double regard : conscient d’un  dynamisme et un tant soit peu ironique.

III Entre globalisation et particularismes régionaux

A)     L’identité culturelle : la bretonnitude
Tandis que les grandes villes ne se distinguent plus des autres villes françaises, le sentiment d’appartenance à une identité culturelle subsiste, en même temps que la résistance à une certaine oppression.
Chansons : Le bagad de Lann Bihoué, par Alain Souchon, paroles de Laurent Voulzy (1978) ; Lambé an dro de Matmatah (1997) : une jeunesse semblable à beaucoup d’autres, mais dont l’identité bretonne est forte.
Désormais l’identité bretonne s’exporte : La Breiz night à Bercy.

B)     La beauté des paysages

Il nous restera toujours la beauté des paysages, la Bretagne comme espace de vérité quand tout va mal et aussi quand tout va bien : L’autre Finistère aux longues plages de silence » (Les Innocents). Un Finistère mental à trouver pour se ressourcer.
Nous aurons toujours les îles : Belle-Ile en mer, Marie-Galante de Voulzy, Ile de Jean-Michel Caradec.

C)     La Bretagne intérieure : le silence assourdissant

La Bretagne intérieure est vue par la chanson comme par les satellites : tout l’éclat sur le pourtour, le noir au milieu. De la même façon l’image donnée par les affiches touristiques oublient pratiquement toujours le centre.
Et pourtant l’identité bretonne est fortement ressentie et fortement vécue en Bretagne intérieure.

Conclusion

A l’ère de la mondialisation la Bretagne n’est plus vue comme une périphérie délaissée. Témoin le score de Nolwenn Le Roy au hit-parade mondial. Chanson : Je ne serai jamais ta Parisienne. La Bretagne est libérée du joug parisien, son décalage est devenu une force. La distance parcourue depuis Théodore Botrel est illustrée par le contraste de deux affiches : foklore et modernité.