Université du temps libre "Kreiz Bro leon" - compte rendu de conférence

Le Conseil
d'administration
Les activités Nos adhérents Les programmes Lettres aux adhérents
Comptes rendus
des conférences
Les partenariats Les actualités Adresses
et liens utiles
Accueil

L’île de Sein, des pilleurs d’épaves aux Français libres.

Serge Duigou, historien, conférencier

Sein est une île minuscule : 50 mètres de large dans sa partie la plus étroite. Altitude moyenne : 1m 50, point culminant : 6m 50. Ile très anciennement habitée, comme en témoignent les deux menhirs face à l’église. Superficie : 56 ha ; 468 habitants en 1831, actuellement moins de 100 à l’année.
Les pilleurs d’épaves

Les parages de l’île de Sein sont encore aujourd’hui dangereux. Ils l’étaient bien plus avant que plusieurs phares soient construits à partir de 1830 ( les phares de Sein, la pointe du Raz, La Vieille accompagnée de la Tourelle de la Plate, Tévennec dans le Raz de Sein, Ar-Men à l'extrémité occidentale de la Chaussée de Sein) et les naufrages y étaient fréquents. La réputation de naufrageurs faite aux Sénans est moins digne de foi que celle de pilleurs d’épaves. Il est possible que quelques naufrages autour de l’île aient été provoqués, mais habituellement si un bateau se fracassait sur les rochers les habitants sauvaient d’abord la vie des marins quand ils le pouvaient. Mais ensuite ils revendiquaient le « droit de bris » et s’emparaient du butin disponible. Ils étaient les pilleurs les plus actifs de Bretagne : isolés en pleine mer ils étaient moins surveillés que ceux du continent. Une prière illustre bien leur état d’esprit : prions « pour que Dieu nous envoie des épaves, que nous soyons les premiers sur les lieux et que nous ayons la meilleure part ». Un naufrage était pour eux un don du ciel. Après la construction des phares, les naufrages étaient moins nombreux, mais le pillage était resté dans les gènes des îliens et venait au secours de leur pauvreté (caisses de farine, conserves, barils de vin…).

Guerre de 1914

Un épisode de cette guerre a fortement marqué l’esprit des Sénans :
Le 3 Mai 1917 à 09h00, Le Victorine Hélène rentre de la pêche à la raie. Un sous-marin allemand ouvre le feu au fusil puis au canon, tue le patron et deux marins, et en blesse deux autres.  
Le souvenir de ce crime de guerre est gravé au dos du monument aux morts de l’île : Trois victimes civiles d’un sous-marin boche. Personne, pas même les Allemands sous l’occupation, n’a jamais demandé d’effacer ce dernier mot porteur de haine. Et la rancune était encore vivace en 1940.

Juin 1940

Sein compte 1326 habitants. Une partie des hommes est mobilisée. Restent sur l’île les jeunes, les anciens, les chargés de famille, et une petite garnison.
19 juin : A Sein on apprend la prise de Rennes par les Allemands et l’évacuation de Brest. Le même jour le bateau Ar Zenith, navette entre Audierne et Sein, accoste avec des chasseurs alpins et des civils désireux de gagner l’Angleterre. Le même soir Ar Zenith continue vers Ouessant avec à bord les chasseurs alpins. A Ouessant, le patron Jean-Marie Menou recevra l’ordre de poursuivre la traversée vers l’Angleterre. Lui et son équipage seront les premiers Sénans à partir. Ce même soir Le Velleda emmène les civils jusqu’à Ouessant et revient le lendemain à Sein, apportant la nouvelle : plus de navette entre Sein et Audierne.
21 juin: la garnison quitte Sein pour Audierne.
22 juin : le gardien de phare annonce qu’un général va faire une déclaration depuis Londres. De nombreux îliens se regroupent autour d’un poste radio installé à une fenêtre de l’hôtel de l’Océan et écoutent l’appel du général De Gaulle. Les jeunes retournent chez eux ébranlés.
23 juin : annonce de l’armistice. Le maire Louis Guilcher reçoit l’ordre de prévoir le recensement de tous les hommes valides. On sait par ailleurs que des marins sont déjà partis de plusieurs ports finistériens.
Le départ s’organise grâce à deux hommes : le maire Louis Guilcher et le recteur, le Léonard Louis Guillerm, deux hommes de valeur qui vivent sur l’île en bonne entente. Ils organisent une réunion où un premier départ est prévu pour le lendemain.
24 juin : le Velléda et le Rouanez ar mor appareillent à 22 heures, l’un avec 35 hommes, l’autre avec 20 hommes à bord.
26 juin : nouveau départ sur le Rouanez ar Peoc’h, le Maris Stella et le Corbeau des Mers. Le droit d’embarquer commence à 15 ans. Un garçon de 14 ans ½ sera caché par son père sur un des bateaux. Total de ces deux départs, plus les quatre hommes de l'Ar Zénith : 118. 15 autres les rejoindront plus tard.
Le recteur bénit chaque fois ceux qui s’en vont.

En Angleterre :

Les marins sénans auraient pu se faire oublier comme bien d’autres français qui s’y étaient réfugiés. Or tous se dirigent vers Londres et s’engagent dans les Forces Navales Françaises Libres.
Parole célèbre du Général de Gaulle le 7 juillet, passant en revue entre 400 et 500 hommes : « L’île de Sein est donc aujourd’hui le quart de la France ».
Les plus âgés (autour de 50 ans) sont affectés à la pêche au port de Penzance. Ils reviendront plus tard à Sein.
Les autres suivent une formation et sont ensuite dispersés sur les fronts de combat. 22 d’entre eux ne reviendront pas.

La vie à Sein pendant ce temps :
Mot du recteur le lendemain du départ : « On va faire de notre mieux ». Des familles se retrouvent sans ressources et ne reçoivent aucune aide de l’Etat. Le recteur ouvre au presbytère une cantine scolaire, alimentée par les communes du Cap-Sizun. On prélève 2% du produit de la pêche pour venir en aide aux familles nécessiteuses. On cultive des pommes de terre, et l’île compte encore des vaches laitières.
Bientôt les Allemands s’installent à l’Abri du marin. Ce jour-là le recteur ordonne de fermer portes et fenêtres. Les Allemands n’ont jamais demandé où avaient disparu les hommes.

Après la guerre :
Deux visites du général De Gaulle : Le 5 septembre 1946 il rend hommage aux premiers hommes l'ayant rejoint à Londres et remet à l'île la Croix de la Libération. Seules 5 communes en France ont reçu cette distinction : Sein, Nantes, Grenoble, Paris, Vassieux-en-Vercors.
Le 7 septembre 1960, il vient sur l’île en voyage officiel en tant que président de la République afin d'inaugurer le monument du souvenir et de la reconnaissance.
Sur le registre de la mairie qu'il visite par la suite, il inscrit :
"A l'Ile de Sein, mon compagnon, avec mes voeux, de tout mon coeur".

Conclusion : pourquoi cet élan général des hommes de Sein ? Il fut animé par plusieurs ressorts :

- La détestation du « boche », renforcée par le crime de 1917.
- La peur d’être arrêté, incorporé au service des Allemands.
- Dans cette toute petite île, le sentiment d’être emprisonnés, coupés du monde.
- Le sens du devoir, fortifié par l’ascendant du recteur et une solide formation religieuse et patriotique :
« Doue hag ar vro » (Dieu et la patrie).
- La tradition du sauvetage chez les marins : on va sans hésiter au secours de ceux qui sont en danger.
- Sans doute l’influence conjuguée du maire et du recteur.