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Romain Gary, un écrivain humaniste
Olivier Macaux, Docteur ès-lettres.

Romain Gary (1914-1980) est un écrivain inclassable. Contemporain du Nouveau Roman, il n’y a jamais adhéré, mais il n’est lui-même ni classique ni néo-classique, innovant sans cesse dans la forme. Résistant toujours fidèle à De Gaulle, admirateur d’André Malraux,  il maintient cependant sa forte personnalité très peu gaulliste. Son credo : la revendication humaniste, résistante à toutes les formes de barbarie de l’époque. En recherche de son identité il joue constamment avec les pseudonymes.

1 – De Moscou à Nice. Jeunesse d’un exilé

Son vrai nom est Roman Kacew, sa mère est Mina Owczyńska ;  il porte le nom du second mari de cette dernière, Arieh-Leïb Kacew,  sans jamais être sûr du lien de paternité. Sa mère s’était séparée à 16 ans de sa famille pour être comédienne, mais n’a pas vraiment exercé ce métier. Il règne une incertitude sur le lieu de sa naissance, soit Moscou soit Vilnius en  Lituanie, alors sous domination russe. Arieh Lieb Kacew a été très peu présent, jusqu’au divorce en 1929. Roman devra affronter la question de l’identité, comme plusieurs écrivains du XXè siècle, du fait de l’absence ou de la non-reconnaissance du père (Sartre, Camus…).
Ayant quitté Moscou dès la chute du Tsar, Roman et Mina sont retenus à Vilnius par la première guerre mondiale.
Romain Gary fait dans La promesse de l’aube un récit enjolivé de son enfance à Vilnius, où par exemple la petite boutique à chapeaux de sa mère se transforme en un atelier connu de couture.
Il apprend le russe, le polonais, le français.
La mère et le fils arrivent à Nice en 1929. Mina y tient un hôtel-restaurant, le Mermonts, où le jeune Roman occupe la plus belle chambre, tandis que Mina, qui toujours se sacrifie pour son fils, se contente d’un réduit. Dans une volonté d’intégration totale ils ne fréquentent pas d’autres familles russes ou juives. Sa mère lui inculque l’admiration de la France qui se relève toujours, et lui donne toutes les chances de réussir. En vraie mère juive elle s’indigne par exemple lorsque Romain revient du collège avec un zéro en math : « Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele D'Annunzio, ambassadeur de France – tous ces voyous ne savent pas qui tu es ! » (La promesse de l’aube).
La mère enveloppe le fils d’un dévouement assez étouffant. Mais Romain nie systématiquement toute relation incestueuse avec sa mère. Il la sait dévorante mais ne lui en veut pas et désire répondre à cette attente.  (La nuit sera calme). Ce rapport à sa mère l’empêche de vivre totalement et explique en partie son côté dépressif. Sa seule échappatoire à la pression de sa mère : vivre dans l’imaginaire.

 

2 - De la vie d’étudiant à l’engagement militaire

 

Il obtient son bac en 1933 et entame des études de droit pour devenir juge ou avocat. Mais il reste littéraire. Tout en poursuivant ses études à Paris il écrit plusieurs nouvelles puis un premier roman, Le vin des morts. Refusé à l’époque par plusieurs éditeurs il a été publié récemment. Œuvre remplie de passions déchaînées, dont la psychanalyste Marie Bonaparte fait même une étude. Dans la nouvelle suivante, L’orage, les passions sont mieux maîtrisées.

Naturalisé français en 1935 il fait son service militaire dans l’aviation, et suit la formation des élèves officiers de réserve. Seul  élève refusé au concours, sans doute parce que naturalisé depuis trop peu de temps, il ne veut pas imposer cette déception à sa mère, et lui raconte qu’il est puni pour avoir été l’amant de la fille d’un officier supérieur. En faisant ce récit dans  La promesse de l’aube  il fait du mensonge une matière littéraire. En août 1939, il devient instructeur de tir à Avord et suit cette école à Bordeaux-Mérignac où elle se replie. Sa mère meurt en 1942, il ne l’apprendra que bien plus tard, après l’armistice.

Le 20 juin 1940 il quitte la France pour Glasgow et s’engage dans les Forces aériennes françaises libres.

En 1943, il est rattaché en Grande-Bretagne au Groupe de bombardement Lorraine et affecté à la destruction des bases de lancement des missiles V1. Il effectue sur le front de l'Ouest plus de vingt-cinq missions, totalisant plus de soixante-cinq heures de vol de guerre. Il est fait compagnon de la Libération et nommé capitaine en mars 1945, à la fin de la guerre.

En Angleterre il rédige Une éducation européenne, premier roman sous le pseudonyme Romain Gary, paru en 1945. Aventures initiatiques du jeune héros polonais Janek Twardowski, à travers les années de guerre. Roman de la résistance à la barbarie : oser l’humour pour décrire l’humanité déchirée,  pratiquer l’art au cœur du chaos, ne jamais se résigner, pour ne pas être détruit.

3 - Une carrière de diplomate et d’écrivain

 De 1946 à 1955 Gary mène une carrière de diplomate au service de la France, successivement en Bulgarie, à Paris, en Suisse, à New-York et à Londres.  En 1956 il est nommé consul général de France aux USA.
Même respecté et admiré il reste un déraciné, un éternel voyageur ne supportant pas le repli identitaire, le refus de l’autre.
Progressivement il abandonne la diplomatie pour la littérature et le cinéma. Il est mis en disponibilité du ministère des Affaires étrangères en 1961.
1946 : Tulipe : Thème du retour des rescapés de la shoah. Le cynisme de l’ancien déporté est un rire noir au milieu des décombres. L’humour juif pour résister à l’innommable.
1956 : Les racines du ciel obtient le prix Goncourt. Lutte du principal protagoniste Morel pour faire cesser l’extermination des éléphants en Afrique au milieu du XXe siècle. Son combat est une lutte contre la barbarie. Roman à plusieurs voix : protection de la nature, désir d’indépendance face à la puissance coloniale, vue très lucide de la guerre froide qui commençait. Noter dans l’œuvre de Gary l’importance de l’animal, qui permet à l’être humain de prendre conscience de ce qu’il est lui-même.
En 1969 Gary rencontre l’actrice Jean Seberg avec qui il entame une liaison. En 1963 il divorce d’avec sa première épouse
Lesley Blanch,  et épouse Jean Seberg.
L’œuvre évolue vers une critique impitoyable de la société moderne, en apparence pacifiée mais rongée par le mal qui peut réapparaître à tout moment.
1970 : Chien blanc : à travers le racisme blancs-noirs en Amérique dénonciation de tous les racismes.

4 – Romain Gary et son double

Inclassable en politique comme en littérature, Gary penche à gauche sans être aveuglé par les idéologies marxiste et maoïste. Son œuvre fait apparaître une perception visionnaire de la société occidentale. Il se sépare en 1968 de Jean Seberg, très impliquée dans ses combats socio-politiques.
Pour se relancer en littérature il s’invente un nouveau pseudonyme, Emile Ajar, et charge son petit-cousin Paul Pavlowitch de se présenter comme le vrai Emile Ajar, en particulier pour la presse et les éditeurs. La supercherie dure sept ans, le temps de publier trois romans sous le pseudonyme d’Emile Ajar : Gros calin, La vie devant soi, L’angoisse du roi Salomon.
Deuxième prix Goncourt avec La vie devant soi, histoire du petit Momo, fils de prostituée, et de l’ancienne prostituée au grand cœur madame Rosa. C’est là que Gary se révèle le plus, en auteur inclassable transposant dans l’écrit la langue orale, et en apôtre de la nécessité de l’amour. Dans L’angoisse du roi Salomon s’exprime l’angoisse de la mort.
Le subterfuge ne sera révélé qu’après son suicide (1980), soulignant une dernière fois le problème profond de Gary, celui de son identité.