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L'identité bretonne
Jean-Michel Leboulanger, Maître de conférences, Vice-Président de la région Bretagne

Introduction

L’identité est une réalité complexe. La simple carte individuelle présente des éléments a priori objectifs. Pourtant déjà la notion d’âge est relative : on peut être « jeune » à 90 ans, et « vieux » dès 20 ans. Et la carte ne suffit pas à nous définir : on est fait aussi d’autres éléments qui nous construisent : métier, habitudes, goûts, idéologies… Pour se présenter on trie parmi ces éléments : les uns sont mis en avant, les autres restent cachés. Cette présentation diffère en fonction du contexte et du lieu, et notre identité évolue, nous sommes les mêmes et constamment différents.

Il en est de même pour l’identité territoriale : Nous nous disons de quelque part, en élargissant ce territoire en cercles concentriques, nationaux (ex. Lesnevien, Léonard, Breton, Français…) ou supranationaux, et à chacun de ces élargissements nous ajoutons des éléments subjectifs et des faits qui nous construisent : ainsi de la religion, ou du regard des autres, comme par exemple la France qui se construit face à l’Allemagne. Autre exemple, les adolescents qui s’identifient par leur manière de s’habiller.
La compréhension de l’identité fait appel à toutes les sciences humaines : histoire, géographie, sociologie, psychologie.

Evolution à travers l’Histoire :

Pendant très longtemps le sentiment d’appartenance se référait à un espace réduit, celui qu’on pouvait parcourir à pied, pratiquement au niveau de la paroisse : on élargissait en partant des hameaux, puis du bourg, vers la parentèle, et exceptionnellement vers les foires et les pardons. Les seules exceptions étaient les nobles et les marins. Ce temps des terroirs a duré très longtemps. Sans accès à des cartes de géographie, on n’avait de la Bretagne ou de la France aucune image concrète.
Le pays c’était le terroir, si bien qu’on appelle encore « mon pays, ma payse » une personne de son propre terroir.

 La révolution française est à l’origine d’un énorme bousculement. Son but : construire un sentiment d’appartenance basé non sur les sens, ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on sent, mais sur des médiations nombreuses dont l’école. Les citoyens deviennent un corps porteur d’une aventure collective, dans la république officiellement « une et indivisible ».
Cette unité est à construire à partir d’une mosaïque de territoires aux innombrables différences, en particulier celle de la langue. Dans la majorité des nouveaux départements les couches populaires ne parlent pas français. Pour créer l’uniformité chère à l’appareil jacobin, on déploie tout un attirail :

Administratif : au niveau de la commune l’élection du maire introduit la démocratie au village ; dans chaque département la préfecture monumentale fait souvent face à la cathédrale.

L’école  impose la langue française dans le cadre d’une diglossie : à la différence du bilinguisme la diglossie établit une hiérarchie entre deux langues dont l’une, noble, est celle de l’avenir et de la réussite, l’autre étant celle du passé et des vaincus. L’Histoire imposée est l’Histoire de France en oubliant tous les terroirs qui l’ont construite. La carte de géographie, présente dans toutes les salles de classe, participe à construire une nouvelle identité. On passe d’une culture orale, territoriale, à une culture écrite.

La conscription provoque un brassage des altérités, fait naître la conscience d’une universalité française.

La presse remplace le potin de voisinage par un potin national. Succès du fait divers, déploiement de presse autour des grandes affaires, photo des personnages à élire. Le récit du Tour de France fait connaître la France aux Français, en écho au célèbre manuel Le tour de la France par deux enfants.

Le rail, qui permet le mouvement, se démocratise rapidement. Le tourisme arrive dans les régions, qui mettent alors en valeur leurs singularités historiques et géographiques. Et les grands départs deviennent possibles : ainsi celui des Bretons pour la Dordogne rurale, puis vers la banlieue parisienne, où ils subissent la diglossie, et sont considérés comme « ploucs ».

 A mesure de cette évolution se dessine la résurgence d’une identité territoriale forte appuyée sur trois éléments fondamentaux  :
La singularité culturelle : gwerziou rassemblés dans le Barzas Breiz et les recueils qui lui sont succédé.
La langue fixée par l’écrit, enrichie et adaptée aux évolutions technologiques. Premier pionner : Jean-François le Gonidec.
L’Histoire, avec Arthur de la Borderie et son Histoire de Bretagne, et tous les ouvrages relatant l’aventure singulière d’un duché.

 La Bretagne tout entière apparaît comme un territoire porteur d’un avenir :
Création de partis régionalistes, le premier en date étant l’Union Régionaliste Bretonne (1898) avec Anatole Le Braz.
Construction de symboles : le Bro goz va zadou, traduction de l’hymne gallois, dont la popularité fut très grande à la fin du XIXè siècle et pendant la première moitié du XXème.  Le drapeau, ses barres pour les 9 diocèses et le champ d’hermines. Désormais beaucoup plus connu que le Bro goz. D’abord symbole nationaliste, il est devenu progressivement le drapeau breton, arboré lors d’évènements dans le monde entier.

Le sentiment d’appartenance à la Bretagne est devenu une évidence, combinant les trois sentiments : breton, français, européen, que chacun hiérarchise selon ses propres convictions.

Aujourd’hui 

Des évolutions ont bouleversé le sentiment d’identité :

- Une évolution civilisationnelle, concernant le rapport au temps, à l’espace, aux autres.

Relation au temps : autrefois c’était le temps naturel, rythmé par les saisons et la météo. Maintenant le temps est mondialisé. Il donne l’illusion de dépasser le temps de la nature, de pouvoir faire n’importe quoi n’importe quand. Priorité est donnée à l’immédiateté, imposée par tous les écrans. On vit sous la tyrannie de l’urgence, au rythme des évènements de la planète. On est passé des livres au tweet.
Rapport à l’espace : le lointain devient proche, le proche peut devenir étranger. Les nouvelles du monde sont dans nos poches, mais on peut ignorer ce qui se passe à 5 km de chez nous. Un rapport de proximité que nous avions intimement en nous a été détruit.
Rapport à l’autre : basé désormais sur nos choix personnels et non sur la proximité.

- Une évolution sociétale forte : le consumérisme. L’acquisition d’objets participe à notre construction, mais le désir d’avoir peut finir par supplanter l’être. Se centrer sur l’individu conduit à l’individualisme et à l’égoïsme. Le consumérisme consume le « vivre ensemble ». « J’ai droit » fait oublier « j’ai des devoirs ».

Conclusion

La Bretagne a un combat à poursuivre pour l’égalité des différentes cultures. Chacune nous parle à sa façon des universels de la condition humaine. Jouer du biniou est aussi noble que de jouer dans un orchestre symphonique. Les pluriels sont féconds. La vision de la diversité comme une menace est aujourd’hui déphasée. Les langues et les formes de culture, la danse, la musique, se frottent et s’influencent mutuellement. Les identités composites seront de plus en plus nombreuses. Soit on continue de se braquer sur les oppositions, soit on accepte les diversités dans un esprit humaniste. Nous sommes tous faits aussi des autres.

La Bretagne n’est plus la même et pourtant elle demeure.