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Le kabyles internés en presqu'île de Roscanvel en 1872 - 1874

Marcel Burel, professeur de lettres ER

Le destin de Roscanvel

A quelques kilomètres au nord de Roscanvel la pointe des Espagnols occupe une situation stratégique à l’entrée du goulet de la rade de Brest. Les Espagnols en 1594 puis les Anglais en1694 ont tenté en vain de s’en emparer. Au cours du XVIIè siècle Vauban avait rendu la pointe pratiquement inexpugnable en bâtissant à son entrée les lignes de Quelern doublées d’un fort.
Derrière ces murs seulement percés de deux portes fortifiées la presqu’île de Roscanvel est devenue propre à servir de lieu d’internement.
C’est ainsi qu’en 1832 on relègue dans le fort les bagnards de Brest, employés à creuser le canal de Nantes à Brest et atteints du choléra. En 1871 le gouvernement de Thiers y enferme les communards prisonniers, dans l’attente de leur déportation.

Révolte des Kabyles

Depuis 1837 et la prise de Constantine où s’illustra le général Le Flô, le territoire des Kabyles est organisé et maintenu en respect par les militaires. Ceux-ci étant rappelés en France en 1871 pour écraser la commune, les colons veulent en profiter pour acquérir plus de terres et prendre le pouvoir.
D’où la double crainte des Kabyles : perdre une partie de leur territoire, et voir s’affaiblir le pouvoir de leurs chefs de tribus.
Le départ des militaires constitue une occasion favorable au soulèvement : premier mouvement de révolte en 1871 : les spahis (indigènes engagés dans l’armée française) refusent de monter à Versailles pour mater la Commune.
En avril le cheik El Ahaadad appelle tous les fidèles à une insurrection.
De son côté le cheikh Benfiala prêche la Djihad.
La révolte se répand malgré la supériorité technique des Français. Un épisode marquant : le sacrifice du cheikh El Mokrani s’avançant seul face à un fortin tenu par la troupe, et tué. Ce geste fera de lui un héros symbolique. Son frère Bou-Mezrag el Mokrani reprendra le flambeau.
Une fois la Commune écrasée dans un bain de sang, les troupes françaises sont de nouveau nombreuses en Kabylie. 22 000 soldats mobilisés par l’amiral de Gueydon exercent une répression aussi féroce que celle menée contre la Commune. Les chefs Kabyles sont jugés, d’abord condamnés à mort. Mais pour ne pas en faire des martyrs le gouvernement de Mac Mahon commue cette peine en déportation. Une partie des prisonniers (92) est enfermée d’abord à Saint Martin de Ré. Puis, cette prison étant réservée aux forçats, on les transfère au fort Quelern à Roscanvel en attente du départ en Nouvelle Calédonie.

Dans le réduit (ou fort) de Quélern

Les prisonniers kabyles, pour la plupart des chefs, arrivent au fort en avril 1873. Le directeur du fort a reçu des consignes précises : séparés des autres prisonniers, les Kabyles doivent bénéficier de mesures adaptées : locaux exposés au soleil, nourriture conforme à leurs obligations religieuses (d’où des problèmes d’approvisionnement, p.ex. en lait ou café), autorisation de garder leur costume, sous-vêtements de flanelle pour se protéger du froid…
La fierté de ces hauts personnages, dont un bon nombre parle un excellent français, en impose à l’administration pénitentiaire.
Parmi les chefs internés se trouvent Mohammed Ben Fiala, Bou Mezrag el Mokrani, deux fils du cheik Sid Ahaadad.
Le temps d’attente est de 6 à 8 mois avant la déportation. L’évasion est pratiquement impossible, et pourtant deux des prisonniers réussissent à s’échapper. Ils sont vite repris : ils avaient gardé leurs costumes, il était facile de les repérer.
Un temps fort : la mort de Mohammed ben Fiala, dont le charisme avait fait un chef de l’insurrection.
Il décède le 12 mars 1874. Le règlement voudrait que son corps soit emporté à Brest, mais le mauvais temps sévit sur la rade, et ses fidèles obtiennent pour lui des funérailles conformes à leurs coutumes : ablutions, transport rapide du corps vers le lieu de la sépulture. C’est ainsi que le cortège s’est dirigé, encadré par les gardiens, vers la fosse commune située près du cimetière de Roscanvel. Geste émouvant : des habitants du bourg, témoins de la scène, s’empressent d’y planter une croix.

Le départ :

Un premier départ au printemps 1874 emporte sur le navire La Loire 32 prisonniers, en majorité des notables et chefs traditionnels. Sur le bateau ils jouissent de plus de libertés que les autres déportés. Six d’entre eux meurent du scorbut au cours de la traversée (durée : 4 mois).(Photo frégate "la Guerrière"
Deuxième départ à l’automne sur le navire Le Calvados.
Temps fort : Leila, la mère de Mokrani a obtenu l’autorisation de venir visiter son fils. Elle surmonte tous les obstacles : administration, péripéties du voyage, dépaysement. Une fois à Brest elle obtient difficilement l’autorisation de se rendre à Quelern, et y parvient juste au moment où son fils va embarquer. Les adieux ont lieu sur la grève. Leila offre à son fils une feuille de l’arbre symbole de son pays, le palmier.
Pendant ce temps les autres prisonniers ramassent de la terre bretonne dans leurs mouchoirs.

En Nouvelle Calédonie :

Il y a deux types de déportation, selon la sévérité de la condamnation :
La déportation simple : chaque déporté reçoit un lopin de terre sur l’île des Pins.
La déportation en régime carcéral.
Les communards seront amnistiés en 1880. Un tiers d’entre eux refusera de rentrer par conviction politique. Les Kabyles sont exclus de cette amnistie : rentrés chez eux ils pourraient revendiquer leurs terres. On les laissera rentrer en 1904 lorsqu’ils seront moins dangereux.
Durant son séjour Mokrani continue d’exercer son influence. Il est même paradoxalement chargé par les autorités néo-calédoniennes d’écraser une révolte canaque.
Les Kabyles ont fait souche en Nouvelle Calédonie : on les appelle les « Vieux Arabes ».