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1918, une longue sortie de guerre
Frédéric Mallégol
Crédit photo avec l'aimable autorisation de F.Mallégol

En quoi cette longue sortie de guerre est-elle la matrice de notre monde contemporain ?


  1. Le dernier quart d’heure

A – Les incertitudes du printemps 1918

1 - Des alliés défaillants : les Russes rompent l’alliance avec la France et font la paix avec l’Allemagne. Les Américains, entrés en guerre en 1917, arrivent lentement et sont peu préparés.
- Les troupes allemandes du front de l’est se regroupent à l’ouest et lancent une offensive qui les conduit de nouveau jusqu’à la Marne. Paris est sous la menace d’un canon puissant : la grosse Bertha.

2 - Les alliés ripostent : Georges Clémenceau, président du conseil, obtient que le commandement des troupes alliées soit confié à un seul chef, le maréchal Foch. L’armée américaine s’enrichit de deux millions de « sammies » aguerris. De nouvelles armes voient le jour : avions pour bombarder les tranchées, 3 000 chars contre seulement 50 du côté allemand.

B – Vers une paix victorieuse mais compliquée

1 - Eté 1918 : contre-offensive des alliés en attaques coordonnées. Epuisés, les Allemands reculent de 5 km par jour. Noter que les alliés n’entrent pas sur le territoire allemand.

2 - La signature de l’armistice suscite un grand mouvement de joie au front et à l’arrière. On salue le retour des provinces perdues, On fait la fête à New-York dès le 9, on danse à Paris jusqu’au 13, Clémenceau et Foch sont ovationnés, la Madelon « qui vient nous servir à boire » devient la Madelon de la Victoire. Mais c’est une euphorie en trompe-l’œil, qui n’exclut pas la tristesse et l’inquiétude.

3 - « L’Allemagne paiera » : Traité de Versailles signé le 28 juin 1919 dans la galerie des glaces où l’empereur allemand Guillaume 1er avait été couronné en 1871.

L’Allemagne subit une triple punition :

- territoriale : elle perd l’Alsace et la Lorraine, ainsi que quelques colonies allemandes. La Ruhr est occupée et démilitarisée. Le territoire est coupé en deux par le « couloir de Dantzig » attribué à la Pologne.
- militaire : l’armée allemande est limitée à 100 000 hommes et le pays perd le droit de produire chars et avions.
- morale et financière : les Allemands, reconnus responsables de tous les dommages de guerre, doivent restituer du matériel et payer toutes les réparations. On leur fait signer un véritable « chèque en blanc ». Ils ressentent comme un « diktat » ce traité qui devient source de haine et d’hostilité.

  1. Le coût de la guerre

A – Une saignée démographique

1 – Pertes humaines considérables : en tout 5,5 millions de morts ou disparus chez les alliés. En France : 1,5 million de morts ou disparus, dont 20% d’agriculteurs, peu qualifiés pour l’artillerie et donc envoyés en 1ère ligne dans l’infanterie (22% parmi les agriculteurs bretons ; 2 millions de mutilés ; 200 000 victimes civiles).

2 – Déclin démographique et vieillissement de la population. La France manque de jeunes et de bras, ce qui entraîne une politique nataliste.

3 – Recours à l’immigration : l’état légalise et encadre la recherche d’ouvriers de l’extérieur (polonais, italiens). La France devient le 2è pôle migratoire après les Etats-Unis. Les années 1920 voient l’arrivée des immigrés arméniens victimes du génocide.

B – Difficultés économiques

1 -Des zones dévastées à reconstruire : 3 millions d’hectares ravagés, 300 000 maisons détruites, 500 000 km de voies de circulation à réparer. A titre de symbole, la cathédrale de Reims incendiée.

2 – Un pays endetté : la reconstruction est lente et coûte cher. Le remboursement de la dette dépasse la moitié du budget. A partir des années 1920 le gouvernement doit se résoudre à la dévaluation du franc : catastrophe pour les épargnants, la vie devient de plus en plus chère.

3 – Une amorce de modernisation :

L’Etat intervient directement en créant le Crédit National. Mise en place d’une législation sociale en faveur des plus faibles (embryon de sécurité sociale).
Une hausse de la productivité est rendue nécessaire par les dommages de guerre. Début du taylorisme, extension du travail à la chaîne.

  1. Une vie politique impactée

A - A l’intérieur

1 – Lent retour à la normale : l’état de siège se prolonge jusqu’aux premières élections en novembre 2019 : censure, autoritarisme de Georges Clémenceau s’exerçant contre les pacifistes et en particulier contre son ennemi de longue date Joseph Caillaux. Celui-ci, condamné, est obligé de quitter Paris et ne sera réhabilité que par le Cartel des gauches.

2 – Le prolongement illusoire de l’ « union sacrée » de tous les partis. En réalité la chambre élue en 2019 est dominée par le bloc des partis de droite et de centre droit (chambre « bleu horizon »), où la tendance est au patriotisme revanchard et à l’antibolchevisme (on craint en France une révolution à la russe).

3 – L’éclatement de la gauche socialiste : la SFIO (section française de l’internationale ouvrière) éclate en deux au congrès de Tours en 1920 : création du parti communiste.
A la fin des années 20 la république est plus stable et on voit apparaître l’alternance.

B – A l’extérieur

1 – Appliquer strictement le traité de Versailles : l’Allemagne déjà épuisée par la guerre et incapable de supporter les conditions implacables du traité dévalue le mark. Pour compenser l’absence de paiement des dettes de guerre la France occupe la région industrielle de la Ruhr, occupation contestée par les partis de gauche et qui ne durera qu’un an.
Le traité de Versailles se révèle impossible à appliquer.

2 – Au milieu des années 20 l’ « esprit de Genève » , esprit d’accueil et de paix : l’action du président américain Georges Wilson, partisan convaincu de la paix, aboutit en 1920 à la création de la Société Des Nations, chargée de préserver la paix dans le monde. En France le cartel des gauches, favorable à la paix, prend le pouvoir en 1924.
En 1925 le traité de Locarno, entre la France, la Belgique, l’Italie, la Pologne et l’Allemagne, est une tentative de réconciliation : définition des  frontières, rééchelonnement de la dette de guerre, démilitarisation.

En 1928 signature à Paris du pacte Briand - Kellogg : traité signé par soixante-trois pays qui « condamnent le recours à la guerre pour le règlement des différends internationaux et y renoncent en tant qu'instrument de politique nationale dans leurs relations mutuelles ».

A ce moment l’opinion française est de plus en plus pacifiste.

  1. Une société traumatisée

A – Le deuil des Français

1 – Une génération sacrifiée : disparition de 10% de la population masculine, faisant des millions de veuves et d’orphelins qui sont objet de compassion. La photo du défunt est exposée, on fleurit les tombes, ce sont les parents qui enterrent leurs enfants et non l’inverse. Il y a 300 000 victimes dont on ne connaît pas l’identité ; impossible de faire le deuil des disparus..
Sans compter le drame des mutilés, des « gueules cassées » qui se voient socialement repoussés.

2 – La fièvre commémorative : le 14 juillet 1919 défilé de la victoire, généraux à l’honneur, mutilés en tête du défilé : triomphe de la victoire mais aussi traumatisme et tristesse. Théodore Botrel quitte le thème breton pour chanter la victoire.
Très vite des pèlerinages visitent les lieux de combats.
Partout s’érigent des monuments aux morts, le plus souvent d’esprit héroïque et patriotique. Quelques-uns cependant dénoncent la violence de la guerre.
Le 11 novembre devient fête nationale avec des cérémonies codifiées en vigueur jusqu’à aujourd’hui (raviver la flamme).
Cette année panthéonisation de Maurice Genevoix, auteur du « Soldat debout ».

B – Des mentalités bouleversées

1 – Remise en cause de certaines valeurs : les « embusqués » subissent l’agressivité. Le retour des soldats à la vie normale et familiale est souvent difficile.

Le besoin de se défouler s’exprime dans les « années folles ». Succès des musiques venues d’ailleurs (ex. Joséphine Baker, arrivée du jazz, nouveaux rythmes pour danser).
Les avant-gardes littéraires reflètent le désir de sortir des sentiers battus, de ne pas s’ancrer dans un présent trop lourd : surréalisme, écriture automatique… Même tendance en peinture.
Les premières féministes entrent en scène, fières du rôle des femmes pendant la guerre. Leur désir de libération apparaît dans des modes vestimentaires ou capillaires (« Elle s’était fait couper les cheveux »). Mais les hommes réagissent : reprise en mains de l’autorité paternelle, femmes incitées à quitter les usines pour laisser la place aux hommes, droit de vote refusé.

2 Les Français hantés par la guerre : publication de romans (Les croix de bois de Roland Dorgelès, Voyage au bout de la nuit de Ferdinand Céline), films à succès (Les croix de bois, J’accuse d’Abel Gance).
Les associations d’anciens combattants jouent un rôle capital et influent sur la vie politique et sociale : anciens soldats attachés à l’autorité, et pour la plupart pacifistes, hantés par ce qu’ils espèrent avoir été la « der des ders ».

Conclusion : Témoin de la persistance de l’esprit pacifiste : le film de jean Renoir La grande Illusion en 1937. L’ombre portée de la guerre s’est étendue au moins jusqu’aux années 20, et reste présente encore actuellement dans certains domaines culturels, politiques, sociaux.