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Simone de Beauvoir ou l’expérience de la liberté
Olivier Macaux,

I – Naissance d’une intellectuelle

Rappel de l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir :

Mémoires d’une jeune fille rangée (1958)

La force de l’âge (1960)

La force des choses (1963)

Une mort très douce (1964)

Tout compte fait (1972)

La cérémonie des adieux (1981)

L’ensemble de cette œuvre est révélateur de Simone de Beauvoir elle-même et de toute son époque.

1 -L’émancipation d’une jeune fille rangée

Dès le premier volume, œuvre émouvante et maîtrisée, apparaît son besoin profond de s’émanciper du milieu bourgeois auquel elle appartient, d’acquérir son autonomie par rapport aux convenances. Elle décrit ses aspirations, ses angoisses, son ignorance du monde réel. Quelques années plus tard Jean-Paul Sartre publiera Les mots, récit autobiographique complémentaire des Mémoires, où s’exprime la même volonté de « déconstruire le milieu d’origine ».

Très vite elle affirme son opposition au mariage, revendique la liberté de choisir sa profession pour conquérir son indépendance. Dès son enfance elle s’oppose au déterminisme de classe en refusant les jeux qui imitent la maternité. Sa volonté : former des esprits et des âmes. « Je me ferai professeur ». L’équivoque de sa condition enfantine affamée d’indépendance et condamnée à la soumission aboutit à de terribles colères. Elle subit d’abord l’influence de sa mère et semble entrer dans le moule, mais à l’adolescence la rupture est violente et la mère et la fille resteront éloignées, jusqu’à un rapprochement tardif raconté dans  Une mort très douce  (récit de la maladie et de la mort de sa mère).

Entre ces deux femmes persiste un double tabou : la sexualité et la religion. A l’approche timide de sa mère « il y a des choses que tu devrais savoir » elle répond « je les sais déjà » et le silence est un soulagement pour l’une et l’autre. Et dès son adolescence elle affirme clairement son incroyance : « enfin j’allais vivre à visage découvert »

Son père, aristocrate ruiné, aimait faire du théâtre. Ayant perdu tout ce qui fait la force d’une personnalité, en se grimant il devient « n’importe qui ». La vie intellectuelle les rapproche : « toi, ma fille, tu as un cerveau d’homme ». Mais paradoxalement il ne veut pas qu’elle fasse des études. Simone découvrira petit à petit les imperfections de son père.

Les parents descendus de leur empyrée, Simone se lie d’amitié au cours Désir avec Elisabeth Mabille surnommée Zaza, qui est en quelque sorte son négatif. Zaza ne voit pour une fille d’autre alternative au mariage que le couvent. Elle meurt d’une fièvre violente après que sa famille ait interdit son mariage avec l’homme qu’elle aimait. Autre personnage important pour elle, son cousin Jacques dont elle est amoureuse, qui l’initie à la littérature moderne, mais qui fait un mariage médiocre, se ruine peu à peu, et qu’elle retrouvera des années après, plongé dans une misère totale. La relation de Simone avec ces deux personnages justifie son besoin absolu de s’engager pour ne pas être broyé par l’existence.

2 – La rencontre avec Sartre en 1929 : la distinction de l’amour nécessaire et des amours contingentes

A la fin des Mémoires d’une jeune fille rangée Simone de Beauvoir évoque sa rencontre avec Jean-Paul Sartre (1929). A la fin de ses études supérieures son ami René Maheu l’introduit dans le groupe d’étudiants « agrégatifs » dont fait partie Jean-Paul Sartre. Celui-ci ayant été recalé au concours en 1928 pour une copie de philosophie trop peu « classique », ils y réussissent tous les deux en 1929, lui premier, elle deuxième. Jean-Paul Sartre adopte le surnom « Castor » que lui avait donné René Maheu (beaver, castor en anglais, ressemble à Beauvoir): il tient en estime les castors «qui vont en bande et qui ont l’esprit constructeur».

Pour Simone Sartre est « irrésistible », Sartre apprécie la jeune intellectuelle. Tous les deux sont opposés à leur milieu bourgeois. C’est le début d’un couple libre entre deux intelligences hors normes, la naissance de leur « amour nécessaire », jamais atteint par leurs « amours contingentes ».

Nommé professeur à Rouen Sartre propose à Simone de l’épouser pour qu’elle puise obtenir un poste dans la même ville. Simone refuse : le mariage est source de contraintes.

Les amours « contingentes » :

Nelson Algren : romancier américain, avec qui Simone aura pendant plus de 15 ans une relation passionnée dont elle rendra compte dans son roman Les mandarins.

Jacques Léon Bost, élève de Sartre à Rouen, suit ce dernier à Paris, devient l’amant de Simone de Beauvoir (leur abondante correspondance a été publiée). Il épousera plus tard Olga Kosakiewicz, dont Sartre avait été l’amant.

Claude Lanzmann : elle a 44 ans et lui 27 quand ils deviennent amants « Il me délivre de mon âge », écrit-elle. Ils vivent un amour fou de 1952 à 1959.

Simone considère chaque liaison comme une chance. Avec les femmes elle a noué des amitiés tendres mais jamais de passion érotique.

Elle revient toujours à Jean-Paul Sartre.

3 - L’engagement politique de Simone de Beauvoir à partir de la création de la revue Les Temps modernes en 1945

Après la guerre Simone accompagne Sartre dans ses voyages, en particulier dans des pays « progressistes » : Cuba, Chine. En 1945 Sartre fonde la revue Les Temps modernes, dont le premier comité de rédaction est composé avec lui de Raymond Aron, Simone de Beauvoir, Michel Leiris, Maurice Merleau-Ponty, Albert Olivier et Jean Paulhan, tous des intellectuels qui s’engagent résolument à gauche. La revue témoigne de la nécessité de la littérature engagée.

Sartre et Simone suivent le même trajet politique communiste jusqu’en 1956, année de l’insurrection de la Hongrie réprimée par l’URSS.

Ensuite Sartre s’engage résolument pour l’indépendance de l’Algérie, prend la tête de La Cause du peuple. Simone milite pour le droit des femmes. Même conception de l’intellectualisme militant, avec des trajectoires différentes, et une influence plus durable pour Simone de Beauvoir. L’être le Néant n’a pas changé le monde, Le deuxième sexe, si.

II – Un engagement existentialiste et féministe

1 – L’existentialisme selon Sartre et Beauvoir : la conciliation de la morale et de la liberté

En 1943 Jean Grenier demande à Simone de Beauvoir : « êtes-vous existentialiste » ? Elle répond par trois essais : Pyrrhus et Cinéas (1944) ; Pour une morale de l’ambiguïté (1947) ; Le Deuxième Sexe (1949).

Deux définitions :

L’ontologie est une théorie de l’être. L’Être et le Néant de Jean-Paul Sartre dessine une ontologie de la liberté.

La phénoménologie est une méthode fondée par le philosophe allemand Edmund Husserl qui consiste à décrire l’essence de la réalité telle qu’est perçue par la conscience.

L’existentialisme est une ontologie, ou philosophie de l’être. Dans la philosophie traditionnelle l’essence ou nature précède et justifie l’existence. Selon Sartre, fortement inspiré de la phénoménologie de Husserl, rien ne justifie l’existence, laquelle est une pure contingence (voir le personnage d’Antoine Roquentin dans La nausée).

2 – Le problème de la justification de l’existence

Pour Sartre la seule justification possible à notre existence est l’engagement. Selon Simone de Beauvoir ce qui justifie l’existence c’est la morale, qui consiste pour la femme à accepter de n’être plus un objet, mais le sujet de sa vie, pour se construire soi-même en toute liberté. Dans les années 45 on parle peu de la condition féminine. C’est un monde masculin qui justifie l’existence de la femme : monde de dévouement dans les tâches de femme, épouse et mère. Simone de Beauvoir revendique le droit de vivre dans l’angoisse et le risque de la liberté. Existentialisme devient individualisme.

3 – Le Deuxième Sexe (1949) : Une perspective métaphysique, sociale et politique de la femme.

« On ne naît pas femme, on le devient ». Il n’y a pas de » nature féminine ». C’est l’homme qui a accaparé la première place et a élaboré des systèmes de pensée pour justifier la dépendance de la femme, et limiter celle-ci à des fonctions qui sont des contraintes et des fardeaux. Simone de Beauvoir arbore un féminisme radical et militant, et propose des solutions : pas de discrimination dans l’éducation, droit de la femme à disposer de son corps, théorie de l’amour libre.

4 – Les Mandarins (1954, prix Goncourt la même année): une relecture romanesque de l’aventure existentialiste

Ce roman décrit le parcours et les désillusions de trois intellectuels de gauche (Anne et Robert Dubreuilh et Henri Perron) derrière lesquels on reconnaît Simone de Beauvoir elle-même et Sartre, ainsi que Camus. Tableau de toute une époque, d’une société meurtrie par la guerre, la shoah, la bombe atomique, portraits sans concession de militants amenés à repositionner leur engagement dans un monde où tout peut disparaître.

Conclusion : deux mots pour résumer le trajet de Simone de Beauvoir : authenticité et liberté.